Premier jour

Marie a souffert immensément.

V

olontiers nous employons dans nos discours, ce grand mot de désolation ; rarement il est justifié par ce que nous portons de souffrance. En effet la douleur humaine que rien ne tempère d'aucun côté : soit du côté de la terre, où nous savons trouver tant de refuges, d'appuis, de distractions ; soit du côté du ciel, si puissant pour nous consoler et si enclin à toujours le faire ? Mais quand Marie dit qu'elle est « désolée », c'est absolument et épouvantablement vrai. « Tous les fleuves entrent dans la mer, écrit le Sage, et la mer ne regorge pas. » Entendez que ces fleuves sont des torrents d'angoisses, et que cette mer où tout se précipite, Dieu l’a faite assez vaste pour tout recevoir et contenir et c'est le cœur de l'immaculée Vierge. Vous aurez là une image de sa désolation.

 

Deuxième jour

Marie a souffert toute sa vie.

C

ette peine est l'œuvre positive de Dieu ; l'œuvre témoigne de l'ouvrier. Quand Dieu veut consoler une âme, il l'enivre ; quand il se met en désoler une, il la broie. « Il m'a établi dans un chagrin profond, et qui dure la journée toute entière. » De quelle journée s'agit-il là ? De celle du Vendredi saint, où mourut le Sauveur après avoir été passé au crible de sa Passion. Mais ce jour avait commencé dès la veille et pour Marie du moins, il avait un lendemain. La veille, c'était Gethsémani ; le lendemain, c'était le Saint-Sépulcre ; ou pour mieux dire, cette veille, c'était la vie terrestre et humiliée de Jésus ; et ce lendemain, c'était toutes les années que Marie devait passer sans lui sur la terre. Le Calvaire était un centre où tout aboutissait : le passé, l'avenir, le ciel, la terre et même l'enfer : l'enfer avec sa haine, la terre avec ses crimes, le ciel avec ses miséricordieuses mais terribles justices ; et le centre de ce centre, c'était le cœur brisé de Jésus et le cœur désolé de sa Mère.

 

Troisième jour

Marie a souffert volontairement par amour.

Ô

 Dieu mille fois miséricordieux et clément, auriez-vous jamais déposé cette couronne, ce fardeau, cette montagne, ce monde d’affliction sur la tête de Marie, votre immaculée et l'unique de votre cœur, si elle-même, en voyant Jésus chargé par vous de nos iniquités, ne vous avait instamment prié de la laisser partager cette charge ? Lorsque la douleur atteint celui qu'on aime, qu'on aime infiniment plus que soi ; lorsqu'elle ne l'atteint pas seulement mais qu'elle l’enserre, le presse, le pénètre, l’inonde, le brûle, le dévaste, le désole et finit par le tuer. Défendre à l'amour de souffrir, à supposer que ce fut possible, ce serait le pousser à un état si violent, lui infliger un tel supplice, que les souffrances les plus atroces empruntées à l'objet aimé sembleraient à côté un rafraîchissement et une délivrance. Elle souffre par amour pour son Fils mais aussi par amour pour nous car elle veut partager les souffrances du Fils causées par le péché originel qui nous met comme en révolte contre Dieu. L'Immaculée souffre parce que nous sommes maculés et qu'elle veut notre salut par son Fils Jésus-Christ.

 

Quatrième jour

Marie a souffert en conformité avec le plan divin.

J

ésus savait et sentait, et mieux encore que sa sainte Mère, qu'il est impossible de défendre à l'amour de souffrir avec l'objet aimé ; car son amour à lui dépassait en tout sens celui qu'elle lui portait. C'est pourquoi, encore que dans ces secrets et inénarrables entretiens qu'elle eut avec son Fils durant les trente années de leur vie cachée et intime, elle lui ait très probablement adressé de pieuses et de tendres supplications touchant la part qu’elle pourrait prendre à cette phase capitale de sa vie et de son œuvre qui est son Sacrifice. Jésus n'avait pas attendu l'expression de ce désir, et il était convenu entre lui et son Père céleste que Marie, son unique à lui, comme il est l'unique de Dieu ; cette créature en qui, toutes proportions gardées, il vivait comme Dieu vit en lui ; cette épouse si aimante, cette associée si fidèle, cette aide si laborieuse et si dévouée, partagerait même ses douleurs ; qu’en lui disant : « tout ce qui est à moi est à toi », il n'excepterait rien ; qu'elle le suivrait partout, mais surtout au Calvaire, et qu'enfin, de même qu'il aurait sa Passion, elle aurait sa Compassion.

 

Cinquième jour

Marie a souffert en vertu de son amour maternel.

U

ne mère sans larmes à côté de ce fils tout en sang n'était, ni pour Dieu ni pour nous, une conception recevable. Quelque chose eût éternellement manqué à la gloire, à la dignité, à la beauté morale de Marie, si Jésus l’avait complètement soustraite à cette immolation par laquelle il rachète le monde. L’aimer signifiait la faire participer à Son œuvre. Il eut semblé que, l'aimant tant et à tant de titres, il ne l'aurait même pas aimée jusqu'au dernier possible de l'amour. Ce qui est dit de lui au regard de sa chère Église, que, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin », ne pouvait être que clairement vérifier dans sa Mère, Reine de cette Église. Si ça n'avait pas été le cas, et il semble qu'elle aurait eu, dans ce cas, quelque droit de se plaindre, et nous aussi peut-être après elle.

 

Sixième jour

Marie a souffert dans tout son être et de toutes les souffrances de Jésus.

S

on cœur, son âme avec toutes ses puissances, son être tout entier entre réellement dans la passion du Rédempteur. Elle y entre toute vive, pleine de l'amour le plus fervent, et tout ensemble avec une possession d'elle et une tranquillité imperturbables ; sachant ce qu'elle fait, voulant le faire, et le faisant de toutes ses forces. Dieu seul en connaît la vigueur et l'étendue. Elle fait sienne, absolument sienne, la Passion de Jésus. Elle s’en couronne comme d'un diadème, elle s'en enveloppe comme d'un vêtement, elle s'en inonde comme d'un parfum, elle s'en nourrit comme d'un festin, elle la boit comme le vin d'un calice. Elle ne prend pas, en partageant le fardeau qu'il porte, la moitié des douleurs du Sauveur. Assurément elle le partage, mais sans qu'il soit du tout divisé. Tous deux sont sous la charge : chacun la porte tout entière ; et de la porter ainsi à deux, loin de la leur rendre plus légère, fait qu'elle en est incomparablement aggravée. La nature de l'un double ici celle de l'autre, et le comble du tourment de l'un comme de l'autre est de n'être pas tout seul à l'endurer.

 

Septième jour

Marie a souffert dans l'intimité la plus étroite avec Jésus.

I

l n'y a au Calvaire qu'une même passion, subit par deux personnes. En Jésus, elle se nomme simplement Passion, parce qu'elle a en lui son fondement et son origine ; en Marie, on la nomme plutôt Compassion, parce qu'elle ne l'atteint qu'ensuite et par dérivation ; mais, je le répète, c'est une passion unique, la différence qui s'y trouve n'est guère que dans la forme. Jésus et Marie sont plus unis dans ce mystère, ils y sont un. Cette vierge n'a pas plus parfaitement donné sa chair et son sang au Verbe quand il est descendu en elle pour y revêtir notre nature, qu'elle ne donne et livre tout son être pour subir, avec Lui et en Lui, ce martyre sans mesure par lequel Il rachète le monde.

 

Huitième jour

Marie a souffert surtout à cause de Jésus.

S

i l'on veut tenter d'étudier les Douleurs de Marie dans les principales causes qui les produisent, on peut dire qu'il y en a plusieurs ; on peut et l'on doit dire aussi qu'il n'y en qu’une. La cause des Douleurs de Marie, c'est Jésus. Tout ce qu'elle souffre vient de Jésus, se réfère à Jésus, a sa raison d'être en Lui. Ici, dans sa Passion, Jésus, la joie du ciel et de la terre, Jésus, la joie de Dieu, tourne tout entier en douleurs à sa Mère ; par ce qu'il souffre, ce qu'il dit, ce qu'il fait, mais c'est d'abord par ce qu’Il est en réalité, Dieu fait homme qui se laisse traité en malfaiteur, en blasphémateur. Tout en Lui devient douloureux. D’où il suit que la Douleur de Marie touche presque à l'infini et en revêt les caractères. Car le Verbe Incarné, son Fils à elle. Qu’est-il encore ? Le Fils de Dieu, vrai et unique Dieu comme le Père qui l’engendre. Qu'est-il enfin ? L'Aîné de la famille humaine et le Chef de la création : trois gloires incontestablement et trois sources vives de délices. Il y a des heures où Marie l'a senti ; mais présentement ces sources ne lui versent que des torrents d'amertumes et d’indicible angoisse.

 

Neuvième jour

Marie a souffert avec la plus grande douceur et miséricorde.

D

ans son âme plus que crucifiée, impossible aussi de découvrir la moindre trace d’indignation, la plus petite ombre d'irritation. Elle ne fait pas appel à la justice de Dieu, et ne souhaite pas qu'il se venge. Si elle invoquait ici la justice, ce serait sur elle-même. Elle voit tout, mais ne regarde qu'une chose : à savoir que Jésus, son amour, se livre présentement à cette justice bénie, qu'il s'y livre avec la douceur d'un agneau ; et elle s'y livre tout entière avec Lui et comme Lui. Quant à désirer un châtiment quelconque pour les auteurs, quel qu'ils soient, des forfaits qui sont la cause, l'occasion et l'enveloppe de ce grand sacrifice, elle n'en a ni besoin, ni la pensée, ni même la tentation. Cela n'appartient ni à sa fonction ni à son caractère. Partout, toujours, mais au Calvaire surtout, elle est « la Femme », la mère, la Vierge clémente, l'avocate des pêcheurs, la mère de la Miséricorde. – Mgr Gay.

 

Dixième jour

L’Église et la dévotion aux Douleurs de Marie.

C

ette dévotion a reçu de l'Église la plus autre sanction, car elle entre dans le Missel et dans le Bréviaire. Deux fêtes distinctes sont établies en l'honneur de ses Douleurs : l'une tombe en septembre, et l'autre le vendredi de la semaine de la Passion. Le Rosaire des Sept Douleurs et plusieurs autres dévotions ont été dotés d'indulgences abondantes. Elle a toutefois choisi particulièrement sept des Douleurs de Marie pour notre dévotion plus spéciale. Elle les a fait entrer dans l'Office divin sous forme d’antiennes, et elle en a fait sept mystères du Rosaire des Douleurs. Ce sont : la Prophétie de saint Siméon, la Fuite en Égypte, les Trois jours de l'Absence, la Rencontre de Jésus portant sa Croix, le Crucifiement, la Descente de la Croix et la Sépulture de Jésus. Ainsi, par une certaine manière de les diviser, trois de ces Douleurs appartiennent à l'enfance de Notre Seigneur, et quatre à sa Passion. Ou bien encore, l'une d'elles met devant nos yeux les trente-trois années tout entières : deux concernent Jésus enfant ; deux, Jésus souffrant ; deux, Jésus mort. Ces sept Douleurs sont donc des modèles mystérieux des autres douleurs si nombreuses de Marie et peut-être trouverons-nous aussi qu'elles sont des types de toutes les douleurs humaines possibles.

 

 

Onzième jour

La première Douleur de Marie : La Prophétie du vieillard Siméon.

À

 compter de cette prophétie, chaque action de Marie devint pour elle une souffrance ; chaque source de joie, cache une fontaine d'amertume. Il n'y avait pas dans son âme de retraite où l'amertume ne pénétrât. Chacun de ses regards sur Jésus, chaque mouvement du divin Enfant, chaque parole qu'il prononçait : tout remuait, animait, étendait l'amertume qui était en elle. L’avenir même était amertume car elle voyait Gethsémani et le Calvaire amené par le fleuve impétueux des jours qui s'écoulait. Quelque naturelles ou accidentelles que fussent les postures et les attitudes dans lesquelles Marie voyait Jésus, elle pouvait trouver une ressemblance avec les choses qui devaient arriver dans la Passion. C'était pour elle une étude constante de la Passion, un modèle qu’elle avait toujours sous les yeux. La Passion était devenue pour Marie une inévitable vision. Elle était toujours devant elle. Elle ne pouvait en détourner les yeux ; elle ne pouvait regarder ni à droite ni à gauche sans que l'apparition de ce soleil couchant, baigné dans une pourpre sanglante, vint remplir toute l'étendue de son horizon.

 

Douzième jour

La seconde Douleur de Marie : La Fuite en Égypte.

I

l y a dans l'exil bien des souffrances sur lesquelles nous n'avons pas besoin de nous appesantir ici. Ce sont des souffrances qui ôtent au cœur toute sa force, et un fardeau qui devient plus lourd à mesure que chaque année qui s'écoule ajoute son poids à celles qui l'ont précédée. On ne serait s'habituer à l'exil. Chaque jour, il devient de moins en moins une habitude. Le fer est toujours dans l'âme, il y est toujours brûlant ; il y cause des blessures toujours béantes, qui ne peuvent se guérir. La pauvreté est partout pénible à supporter ; mais elle y est plus pénible, sur une terre étrangère où nous n'avons qu’à peine le droit à la sympathie. Alors la terre nous porte, parce que nous y posons nos pieds et que nous marchons ; mais c'est là tout ce qu'elle fait pour nous : elle nous porte comme un chameau porte sa charge. C'est seulement parce que le sol est plus miséricordieux que les hommes, qu'une terre étrangère ne rejette pas avec impatience de ses champs de blé l'étranger et le mendiant. Il y avait aussi quelque chose d'affreux et d'inexprimable dans la solitude complète de Marie parmi les personnes de son propre sexe. Elle était bien plus solitaire au sein de la foule d’Héliopolis que Thaïs la pénitente ou Marie d'Égypte ne peuvent avoir été dans les retraites sauvages de la silencieuse Thébaïde.

 

Treizième jour

La troisième Douleur de Marie : La Perte de Jésus au Temple.

L

a perte de Jésus aurait été, dans toutes les circonstances, la plus cruelle Douleur pour Marie, une douleur qu’il nous est impossible, avec notre faible grâce et notre amour encore plus faible, de l'apprécier avec justesse. Il faudrait que nous eussions le cœur de Marie pour ressentir le chagrin de Marie. Mais la circonstance particulière qui, dans les trois jours d'absence, rendait la perte de Jésus si terrible pour Marie, étaient les ténèbres dans lesquelles son âme était plongée comme dans un abîme. Elle, qui jusqu'alors avait été toute lumière, était devenue toute ténèbre. Elle ignorait comment Dieu agissait en elle ; elle avait à agir, et ne pouvait comprendre les circonstances dans lesquelles elle agissait. Ce n'était pas seulement le contraste avec le passé qui rendait le présent si difficile à supporter. La nuit descendue sur elle était, par elle-même, une angoisse intolérable. Toujours fixée en Jésus, elle n'avait jamais su jusqu'alors combien elle s'était appuyée sur lui ; et il s'était retiré d'elle. Elle ne découvrait pas l'avenir ; le passé été terni à ses yeux et ne lui donnait pas de lumière ; le présent était plein de perplexité accompagnée d'une douloureuse angoisse de cœur et de l'amertume de l'esprit.

 

Quatorzième jour

La quatrième Douleur de Marie : La Rencontre de Jésus sur le chemin du Calvaire.

P

our Notre-Dame, cette douleur était l'arrivée d'un mal longtemps redouté, de cet inéluctable, tapi en sa conscience. C'était la première de ses Douleurs qui se séparent des mystères de la sainte Enfance et qui appartient à la seconde constellation des afflictions de Marie, celle de la Passion. Tandis que, comme l’a si bien dit un poète l’a dit avec raison, pour nous, simples mortels, « toutes choses sont moins terribles qu’elles ne le paraissent ; » en ce qui concerne les Douleurs de la sainte Vierge, la réalité dépasse très nettement de beaucoup l’attente la plus terrible. En effet, la réalité lui apporta, non seulement les peines cruelles qu'elle avait prévues, mais en amena encore un grand nombre d'autres auxquelles son âme n'avait pu se préparer, même avec la prévision qu'elle possédait. La Douleur qui avait régné au-dessus de toutes ces autres Douleurs pendant trente-trois ans, venait enfin de se présenter à elle dans les rues de Jérusalem. Cette Douleur venait pour accomplir l'œuvre de Dieu, et elle l'accomplit, comme les instruments de Dieu le font toujours, d'une manière surabondante.

 

Quinzième jour

La cinquième Douleur de Marie : Le Crucifiement de Jésus.
Ses souffrances indicibles.

L

es mystères qui remplirent les trois heures semblent trop diversifiés pour que nous les regardions précisément mais ce que nous pouvons dire c’est que le moindre de ces mystères s'élevait à une hauteur si démesurée, qu'il produisait dans l'âme de Marie une incommensurable agonie. L'angoisse de la mort est momentanée. La durée de quelques-unes des plus terribles opérations qui puissent torturer le corps humain excède rarement un quart d'heure. Mais, pour Marie, le Crucifiement forme trois longues heures d'agonie mortelle : heures qui renfermèrent par centaines les formes et les types différents de tortures intolérables, dont chacune était portée au-delà des limites de ce que l'homme peut supporter s’il n’est soutenu par un miracle, et dont chacune se maintint à ce degré surhumain pendant ce temps. Et pendant tout ce temps accablant, Marie se tint debout, sans s’appuyer sur personne, et sans même accompagner ses larmes silencieuses d'un soupir qu'on pût entendre. C'est là une chose difficile à concevoir pour nous. Nous ne pouvons la concevoir que par la prière et non en l'entendant raconter ou en la lisant.

 

Seizième jour

La cinquième Douleur de Marie : Le Crucifiement de Jésus.
Douleurs résultant de ses paroles.

U

ne particularité de cette Douleur se trouve dans les sept paroles que Notre Seigneur prononça sur la Croix. Si elles percèrent le cœur de Marie comme de sept glaives acéré, si elles atteignirent des profondeurs de l'âme où nos afflictions n’atteignent jamais, ce n'était pas simplement parce que la Mère y reconnaissait les accents bien connus d'un Fils mourant, parce qu’elle y rattachait des souvenirs, et que les circonstances et le silence même leur prêtaient un nouvel intérêt. Ce n'était pas seulement à cause de la beauté suprême des paroles elles-mêmes, qui révélaient, comme la mort le fait quelquefois, une beauté intérieure et imprévue de l'âme. Ce n'était pas seulement parce que, comme la musique secrète d'une poésie qui trouve un écho dans l'âme, elles réveillaient en Marie le souvenir d'autres paroles de Jésus, répandaient la lumière sur divers mystères, et jouaient avec habileté sur les différentes touches élevées que les clés variées des merveilleuses affections d'un cœur auquel elles disaient ce qu'elles ne nous disent pas, et ce que nous ne pouvons même conjecturer. Mais c'est qu'elles étaient les paroles de Dieu, des paroles telles que celles dont il est parlé dans l’Épître aux Hébreux : « Vivantes et efficaces, et plus pénétrantes qu’une épée à deux tranchants, elles atteignent jusqu'au fond de l'âme et de l'esprit, jusque dans les jointures et dans les moelles, et elles démêlent les pensées et les intentions du cœur. » Telle fut leur opération dans le cœur de Marie ; elles la pénétrèrent comme le son d'une trompette semble pénétrer les retraites de notre ouïe ; subtiles et rapides, elles portèrent la douleur comme par des brèches multipliées, où autrement elle n'aurait pu atteindre.

 

Dix-septième jour

La cinquième Douleur de Marie : Le Crucifiement de Jésus.
L'Angoisse de ne pouvoir le soulager.

U

n autre aspect de cette Douleur fut l'impuissance où se trouvait Marie d'approcher de Jésus pour lui donner ses soins maternels. Pensons donc à ce que Marie souffrit durant ces trois longues heures au pied de la Croix ! N’y eut-il jamais lit de mort si gênant, si dur, que ce bois grossièrement taillé ? Être suspendu par des clous enfoncés dans les mains, tandis que le corps, en s’affaissant, tend de plus en plus, par son propre poids, à être entraîné en bas, y eut-il jamais une posture qui causa de plus grandes tortures ? Où était l'oreiller pour la tête de Jésus ? S'il essayait de la reposer contre l'inscription ou contre la Croix, la couronne d’épines la renvoyait en avant ; si la tête retombait sur la poitrine, elle ne pouvait y atteindre, et tout le poids se reportait en avant des clous. Des ruisseaux de sang, en coulant lentement sur les plaies de Jésus, les irritait d'une manière si cruelle et y causaient une sensation si pénible, qu’elles agitaient tout son corps. Ses yeux étaient importunés par le sang liquide ou à moitié coagulé ; sa bouche, haletante de soif, était aussi obstruée par une goutte de sang, que l’haleine semblait humecter de moins en moins. Il n'y avait pas un membre qui ne réclamât la tendre main d'une mère, pas à un où son contact n’eût adouci une multitude de douleurs, si elle eût pu y atteindre. Ô mères, avez-vous un nom par lequel nous puissions appeler cet ardent désir qu’avait Marie de lisser cette chevelure, de nettoyer ces yeux, d’humecter ces lèvres si chères qui venaient de proférer de si belles paroles, de reposer cette tête bénie sur son bras, de soulever ces mains palpitantes, et de soutenir quelques instants la plante de ces pieds meurtris et lacérés ? Cela ne fut pas accordé à Marie.

 

Dix-huitième jour

La sixième Douleur de Marie : La descente de Croix.
Douleur causée par la vue de Jésus mort.

L

e plus grand abîme de douleur auquel ce mystère ait atteint dans l'âme de notre Sainte Mère, ce fut l'éloignement de la vie en Jésus. Peut-être Marie ignorait-elle jusqu'alors combien cette vie l'avait soutenue, et combien elle en avait reçu de services. Pendant trente-trois ans elle avait vécu de la vie de Jésus ; cette vie avait été son atmosphère. Il y avait eu une sorte d'unité de vie entre le Jésus et Marie ; le cœur de la Mère avait battu dans celui de son Fils. C'était par les yeux de son Fils qu'elle avait vu, par ses oreilles qu'elle avait entendu ; elle avait, pour ainsi dire, parlé par ses lèvres et pensé avec ses pensées, comme elle l'avait fait en composant et en chantant le Magnificat. Jamais auparavant mère et fils n'avaient été ainsi fondus l'un dans l'autre. Jamais deux vies n'avaient paru tellement identifiées. Et comment l'une d’elles la moindre et la plus faible, demeurera-t-elle seule ? La séparation du corps et de l'âme paraît moins réelle que la séparation de la vie de Marie de celle de Jésus. Nous avons vu quelquefois des mères et des fils s’approcher de cette unité de vie surtout lorsque le fils était le seul enfant et que la mère était veuve. Chez ces mères, comme chez la sainte Vierge, c'était la vie de la Mère qui était attirée dans la vie du fils, et non celle du fils dans celle de la mère. Le tableau d'une telle mère et d'un tel fils est un des plus touchants que la terre puisse offrir : touchant, parce que les racines de leur amour ont poussé, non sous le ciel découvert de la prospérité, mais dans l'abîme secret des chagrins domestiques. La grandeur et la beauté du tableau sont en proportion de l'ardeur de cette fournaise d'agonie dans laquelle les deux vies se sont fondues en une seule. Mais, si nous y portons nos regards, nous tremblons en nous demandant comment l'inévitable séparation de la mort sera supportable. Et ce pendant, quelle ombre faible de Jésus de Marie que ces unions des fils et des mères de la terre !

 

Dix-neuvième jour

La sixième Douleur de Marie : La descente de Croix.
Douleur croissante de la mort de Jésus.

E

n réalité, c'est affliction grandit plutôt que de rester stationnaire ou de diminuer. La tempête s'étendait et se grossissait dans son âme, sans éclair ni bruit ; cependant c'était une tempête véritable et terrible, produisant d'une manière invisible des éclairs au centre même de sa tranquillité inébranlable, une tempête renfermée, mais accompagnée d'une peine et d'une désolation excessives. Cette tempête s'établissait dans les profondeurs de l'âme de Marie, son amour et même son espérance, étaient une agonie. Chaque faculté de son esprit était à la torture ; sa raison souffrait profondément. L'exercice de son imagination était accompagné de la souffrance la plus aiguë. Sa mémoire se pressait dans les avenues de chacun de ses sens, en les remplissant de feu, d'amertume et de terreur. Sa volonté, chargée de toute de ses douleurs mystérieuses, était comme attaché à la roue, sous l'action de la tension la plus cruelle ; cependant, toujours calme et courageuse, sans proférer aucun cri, sans laisser aucun signe d'angoisse passer sur ses traits, mais paisible et passible, elle demeurait tout en Dieu. C'est une complète possession de douleur ; la transfiguration d'une vie humaine, plus grande et plus puissante que les autres, devenant la personnification vivante d'une douleur inexprimable.

 

Vingtième jour

La septième Douleur de Marie : La Sépulture.
Cette Douleur n'a rien de comparable sur terre.

L

a septième douleur fut une affliction sans nom, et tel qu'on ne peut la classer comme appartenant à la famille d'aucune autre affliction connue. À elle seule, elle forme une classe. Si nous lui donnions un nom, ce serait un nom arbitraire ; car nous n'avons rien de semblable ni d'analogue pour nous guider en cela. La septième douleur dépasse notre intelligence, à la fois en nature et en mesure, et par conséquent elle fut la plus grande dans un autre sens. Les circonstances qui formèrent la substance de cette Douleur ne trouvent point d'objet de comparaison sur la terre. Elles ne sont arrivées qu'une seule fois, et, abandonnée à elle-même, la science de l'ange le plus éclairé n'aurait jamais révélé que de telles choses pussent arrivées dans le sein de l'univers de Dieu, tout rempli qu'il est de merveilles imprévues. Le cœur de Marie aussi était un instrument qui n'avait rien de semblable sur la terre. L'état de Marie, au terme de ce vaste système de Douleurs qu'elle avait traversées, n'avait non plus rien à quoi on pût le comparer, sous le rapport de la sainteté, des facultés de souffrir, ni de la conservation miraculeuse de sa vie brisée. Ainsi tout, dans cette Douleur, est sans objet de comparaison. Nous ne pouvons que nous représenter quelque immensité de douleur sans nom, et dire que ce fut la septième Douleur qu’endura notre Mère.

 

Vingt et unième jour

La septième Douleur de Marie : La Sépulture.
Désolation de Marie.

D

ans la sixième Douleur, la solitude de Marie n'avait pas encore atteint à la désolation, par ce que la sainte Vierge avait encore la compagnie du corps. Mais cette solitude devint de la désolation lorsque que la grosse pierre eût été roulée à l'entrée du sépulcre, et que Marie sortit du jardin de la sépulture de Jésus. C'est là un moment que nous avons tous bien connus aux jours de nos deuils. Tout n'était pas fini après la mort. Nous parlions de la forme inanimée, comme si le corps était en réalité la personne même que nous aimions. La maison, sans ombrée silencieuse, n'était cependant pas absolument déserte : le cher défunt y tenait lieu de tout. C'est que ce cadavre, c'était pour nous une si grande compagnie ! Il y avait tant d'éloquence dans sa pâleur ! Dans ses traits, il n'était plus question de souffrance ni des ravages du mal ; mais tout nous parlait des anciens jours, des simples années de l'enfance. Ses yeux clos avaient pour nous un regard ; ces mains traversées de veine bleue avaient pour nous un langage. Le moment de la désolation ne vint pas même lorsque les mottes de terre tombaient sur le couvercle du cercueil avec un son creux, effrayant écho de l'éternité. Mais ce moment arriva quand l'affligé posa de nouveau le pied sur le seuil de sa porte, après avoir laissé derrière lui, dans la tombe, le compagnon ou la compagnie de sa vie, où l'enfant de ces espérances, ou la mère de son enfance. Alors la maison fut réellement vide, et le cœur de l'affligé se trouvera également vide et désolé. Si, tout en admettant qu'il existe une disparité immense entre les deux cas, nous substituions Marie à notre place, et Jésus à celle de celui que nous pleurons, ne reconnaîtront que la douleur de Marie était semblable à celle que nous venons de décrire, lorsqu'elle s'éloigna du tombeau du jardin. Cela est à la portée de notre intelligence, et les jours sombres de notre passé témoignent de la réalité de cette douleur.

Le Père Faber.

 

Vingt-deuxième jour

Marie, mère des hommes par la douloureuse offrande qu’elle fait de Jésus.

L

'offrande que Marie fait de son Fils n'est pas d'un seul moment, mais de tous les instants. À toute heure elle ressent ce que son Fils souffrira un jour pour nous, et ce que souffrira avec lui et pour lui son cœur de mère ; et à toute heure elle l'approuve et le désire. À chaque instant elle pense avec effroi à la mort de Jésus ; et à chaque instant elle y consent, elle la veut. Si son cœur est demeuré percé de ce sentiment de douleur profonde dont la pénétra pour la première fois la prophétie de Siméon, son esprit est aussi demeuré constamment dans les dispositions généreuses qui l’animaient lors de la première offrande qu'elle fit au temple. Ainsi elle souffre toujours, mais elle est toujours résignée, toujours accablée d'amertume, mais toujours prête aux sacrifices, jamais sans affliction, mais non plus sans amour. Ô amour ! Ô douleur ! Douleur la plus intense, amour le plus ardent ! Quelle offrande ! Quel martyre ! Martyre le plus cruel, offrande la plus généreuse ! Le martyre de Marie n'a été surpassé en douleur que par le martyre du Fils de Dieu, comme son amour et générosité pour les hommes n’ont pus être surpassé que par la charité infinie du Père céleste. Cet amour n'a de modèle que dans le ciel, d'où il tire son principe ; c'est le même amour qui a déterminé le Père du Verbe et la Mère de l'Homme-Dieu à sacrifier l'un et l'autre leur Fils unique à notre salut. Par ce don ineffable, par cette effusion d'une immense bonté, elle est devenue la Mère des enfants des hommes.

 

Vingt-troisième jour

Marie, dans la Passion, donne aux hommes des preuves immenses de son amour maternel.

C

'est surtout sur le Calvaire qu'il faut apprendre à connaître les sentiments maternels de Marie envers les hommes. De même que l'amour de Jésus-Christ, l'amour de Marie pour le genre humain et la générosité de son sacrifice, après avoir été grands, sublimes, héroïques, durant la vie de son Fils, furent portés à leur comble au moment de sa mort, et s'élevèrent alors au dernier degré de force, d'intensité et d'ardeur ; en sorte que l'on peut dire aussi de Marie dans une certaine mesure : « qu’ayant aimé les enfants d'adoption qu'elle avait dans ce monde, elle les aima surtout à la fin. » Comme le Calvaire a été le théâtre de son plus douloureux martyre, il est aussi le lieu où elle nous a donné des preuves les plus tendres de son ardent amour. C'est là que c'est accompli ce qui avait été commencé dans le temple ; c'est là que cette femme auguste et sublime, que cette mère aimante et généreuse a consommé le sacrifice de son cœur, qu’elle a payé, autant qu'il était en elle, le prix auquel elle devenait notre Mère ; c'est là qu’elle a reçu de Dieu même le signe authentique, les pleins pouvoirs de la solennelle investiture de sa nouvelle maternité. Marie avait déjà fait cette offrande de son Fils, du moment où elle en était devenue la Mère ; elle l’avait renouvelée à tous les instants de sa précieuse vie, comme son divin Fils avait accepté lui-même la mort dès le moment de son Incarnation, et avait commencé dès sa naissance, dit saint Bernard, à mourir du supplice de la Croix. Mais Jésus et Marie avaient agi ainsi dans le secret de leur cœur, dans le silence de leur amour pour les hommes ; il fallait désormais que l'offrande d'une part, comme l'acceptation de l'autre, devint publique et solennelle. Jésus-Christ consentant à être crucifié publiquement, Marie doit aussi consentir publiquement à la consommation de son sacrifice.

 

Vingt-quatrième jour

Marie, Mère des hommes, leur montre son amour par ses souffrances sur le chemin du Calvaire.

C

uand Jésus marche au supplice pour terminer sa vie par la mort la plus ignominieuse et la plus cruelle, quand il s'agit de partager ses opprobres et ses souffrances, alors Marie se montre. Comme l'épouse des cantiques, vraie figure de Marie, elle parcourt les rues et les places de Jérusalem, impatient de rencontrer le bien-aimé de son cœur s’acheminant vers le supplice. La ville est presque abandonnée et déserte ; tout le peuple se porte en foule au lieu des exécutions, remplissant l'air des cris d'une joie féroce. Marie en entend de loin la sombre rumeur et le bruit sinistre : ce bruit la guide ; mais ce qu'il fait encore mieux reconnaître la voie où elle retrouvera son Fils, ce sont les traces qu'il a laissées sur son chemin de douleurs, marquant par son sang et par ses chutes la pierre qu'il foulait pour la dernière fois. Bientôt, en effet, elle entend le son de la trompette qui le précède et la voit du héraut qui publie son prétendu crime et son inique condamnation ; quelques moments après, elle le voit lui-même, elle est devant lui. Mais, hélas ! Ce n'est plus, selon la parole du prophète, la figure et les traits de l’homme. Son front est ceint ignominieusement d'une couronne d’épines aiguës, qui, perçant les chairs, laissent voir au dehors leurs pointes ensanglantées ; ses yeux, mouillés de larmes qu'il a versées sur la déicide Jérusalem, ont inondés de sang ; son visage est livide et défait ; sa poitrine est sillonnée de plaies ; tout son corps est meurtri par les coups. Languissant, épuisé, haletant sous le poids accablant de sa croix, insulté par le peuple, brutalement pressé par les soldats, il gravit lentement et avec peine la pente rapide du Calvaire. Quelle rencontre ! Quelle vue ! Quel spectacle déchirant pour le cœur d'une mère !

 

Vingt-cinquième jour

Marie, Mère des hommes, leur montre son amour par ses souffrances sur le Calvaire.

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ette mère tendre et désolée est enfin arrivée au Calvaire ; elle y ait avec son Fils bien-aimé, haletant et épuisé sous le poids énorme de sa croix. La voilà donc qui le contemple de nouveau. Oh ! Quelle vue douloureuse ! Quel spectacle déchirant ! Visage adorable et sacré, face divine, que les habitants du Ciel contemplent à l'envi dans des transports de bonheur et de joie ! Que sont devenu la sérénité de votre front, le vif éclat de vos yeux, la douce amabilité de vos regards ? Où est l’admirable perfection de vos traits et le rayonnement céleste qui les colorait ? Où est cette inexprimable beauté, ce merveilleux mélange de majesté et de douceur, de sainteté et de grâce, qui ravissent et captivait les regards, qui subjuguait tous les cœurs et jetait les esprits dans une extase d'amour divin, dans la jouissance anticipée des délices du ciel ? Quelle émotion profonde s'élève en Marie ! L'empreinte visible de sa sainte Face ensanglantée, que Jésus-Christ avait daigné, sur la route du Calvaire, laisser sur le linge blanc de Véronique, en récompense de sa religieuse compassion, qui n'est que la figure de ce qu'alors il opère invisiblement dans l'âme de Marie. Il y imprime, dit saint Amédée, d'une manière encore plus expressive, les traits de son visage dans l'état douloureux où il se trouve, la pâleur mortelle, la tristesse livide que l'on voit passer tout à coup du visage du Fils sur celui de la Mère, attestent ce que les plaies et les douleurs de ce visage sacré se sont reproduites dans le cœur de Marie.

 

Vingt-sixième jour

Marie, Mère des hommes, leur montre son amour par ses souffrances dans le Crucifiement de Jésus.

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ais de combien de souffrances encore plus cruelles Marie ne doit-elle pas être témoin ! C'est sous ses yeux que les bourreaux arrachent violemment à son Fils les vêtements déjà collés sur les plaies, qu'ils renouvellent ainsi et remettent au vif sans nulle pitié. Ô compassion ! Ô douleur ! Marie voilà ce corps adorable, formé de son sein virginal par la vertu de l'Esprit Saint ! Il est recouvert de plaies, ou plutôt ce n'est qu'une plaie des pieds à la tête, et il n'y a aucune partie saine. Mais voici le moment où la divine hostie doit être placée sur l'autel pour être offerte à Dieu en holocauste : Jésus-Christ va être mis en croix. Déjà les bourreaux le pousse et le renverse sur l'instrument du supplice en l'insultant grossièrement ; ils l’y étendent avec des cordes et l’y attachent cruellement avec des clous. Sa Mère entend de ses oreilles le bruit terrible des marteaux et le craquement affreux des os qui se disloquent. Enfin l’on dresse et l'on élève l'Arbre du Salut, dépositaire de ce précieux gage, et on Le laisse tomber rudement dans la cavité du sol préparée pour le recevoir. Marie entend le craquement des os ébranlés par cette secousse cruelle ; elle voit ce Corps sacré, sanctuaire de l'innocence, tabernacle de la Divinité, modèle de toute pureté, exposé nu à la risée universelle. À cette vue, dit saint Jérôme, l'amour maternel opère en Marie ce que la rage impitoyable des juifs accomplit sur la personne de Jésus-Christ : tous les coups de marteau, toutes les blessures qui déchirent, meurtrissent et mettent en lambeaux les chairs sacrées de son Fils, l'amour les renouvelle et les reproduit dans l'âme de Marie.

 

Vingt-septième jour

Marie, Mère des hommes, leur montre son amour par son propre crucifiement.

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arie n'était corporellement qu’au pied de la Croix, mais spirituellement elle était sur la croix comme son Fils. Marie, en effet, ne se borne pas à jeter en passant quelques regards sur cette scène d'horreur, de barbarie et de sang ; mais elle la contemple dans l'immobilité, elle la considère dans tous ses détails ; elle y entre profondément, avec toute la vigueur de l'intelligence la plus claire, avec toute la force de l'imagination la plus pure. Elle se met en esprit à la place de son Fils ; elle fixe sa pensée sur les traitements cruels dont l'humanité sainte est victime ; elle se les représente et se les dépeint si vivement, qu'elle se les approprie et qu'elle éprouve dans chacun de ses membres ce que Jésus-Christ souffre dans les siens ; elle ressent toutes l'horreur de ses angoisses comme si elle y était elle-même livrée. C'était ainsi que sa tête est percée par les épines, que ses pieds et ses mains sont traversées par les clous, tout son corps meurtri par les coups et les blessures, tous ses membres étendus sur le chevalet de la croix. C'est ainsi qu'elle éprouve avec son Fils les ardeurs de la soif qui le dévore, l'amertume du fiel dont on l'abreuve, l'humiliation dont les hommes l’accable, et la peine que lui cause l'abandon de son Père. C'était ainsi que ses traits se décolorent, que la pâleur se répand sur son visage, qu'elle se plaint et s'agite avec lui à l'approche de ces derniers moments, qu'elle subit avec lui l'agonie et la mort comme elle s'est attachée avec lui à la croix. Que si elle ne meurt pas réellement, ce n'est pas pour éprouver quelque consolation, quelque diminution de peine, mais au contraire pour souffrir davantage. Ainsi Marie, comme dit saint-Bernard, vit et ne vit pas ; elle meurt et ne peut mourir. Elle vit, mais en mourant ; elle meurt, mais en conservant la vie. Elle meurt de ne pouvoir mourir ; elle vit d'une vie plus pénible que la mort.

 

Vingt-huitième jour

Marie, Mère des hommes, leur montre son amour en souffrant autant qu'elle aime.

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u pied de la Croix la mesure de sa douleur fut nécessairement celle de son amour, et comme son amour a été le plus tendre, le plus fort, le plus violent, sa douleur a dû être incomparablement la plus vive, la plus profonde, la plus grande qui fut jamais. Cependant, à l’impétuosité de cet amour pour un Fils qu'elle adore comme son Dieu, Marie sent s’opposer dans son cœur un amour non moins impétueux et non moins ardent pour les enfants des hommes ; et ces deux amours luttent ensemble dans le cœur qui les renferme. Ce qu'un amour cherche, l'autre le fuit ; ce que l’un demande, l'autre le redoute et l’abhorre. On ne peut contenter l'un sans sacrifier l'autre. Leurs intérêts sont contraires comme leur objet est opposé. Marie ne peut désirer le salut des hommes sans vouloir la mort de son Fils : elle ne peut désirer que son Fils vive, sans consentir à la perte du genre humain. Vouloir que le monde soit sauvé et que son Fils meure, c'est par trop douloureux ; vouloir que son Fils échappe à la mort et que le monde reste frappé d'anathème et de malédiction, c'est manqué de miséricorde, c'est être trop cruel. Quelle guerre ! Quelle lutte ! Quel combat de deux affections immenses dans un seul et même cœur ! Mais Marie sait qu'il est dans les Décrets divins, ainsi que Jésus-Christ lui-même l’avait déclaré, que le Fils de Dieu doit servir les enfants des hommes et se sacrifier pour leur salut. Elle ne se laisse pas aller aux plaintes et aux gémissements sur la nécessité douloureuse à laquelle elle est soumise ; elle consent que son propre Fils par nature serve ceux qui ne sont que ses enfants par adoption, et soit victime pour leur salut. Dans son cœur attristé, combattu et partagé, l'amour pour le salut du monde l'emporte sur l'amour pour la vie de Jésus-Christ ; et l'amour qui triomphe en elle a une telle force et un tel empire, qu'il détruit, pour ainsi dire, l'autre amour, celui de la vie de Jésus-Christ : et Marie en vient, dit un saint père, à supporter avec une sorte de joie la mort de son Fils en vue du Salut des hommes.

 

Vingt-neuvième jour

Marie souffre immensément en donnant la naissance spirituelle à ses enfants.

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oilà donc Marie, dit saint Jean Damascène, qui, donnant la vie à des enfants pêcheurs au moment de la passion de Jésus-Christ, éprouve des douleurs et des souffrances qu'elle n'avait pas connues en mettant au monde son Fils innocent. Mais cela ne suffit pas encore, reprend saint-Bernard ; car Marie, dans son enfantement mystérieux sur le calvaire, n'a pas seulement éprouvé les douleurs qu'elle aurait dû souffrir à Bethléem si elle eût enfanté comme les autres mères ; mais la douleur qui lui fut alors épargnée, elle la ressentit mille fois pour notre salut à la mort de son Fils. Et saint-Bernardin de Sienne, celui des Docteurs de l'Église qui a pénétré le plus avant dans l'abîme des amertumes et des Douleurs de Marie au pied de la croix, ajoute qu’elle s’est acquis le titre de Mère des chrétiens au prix des peines les plus incompréhensibles ; que toutes les douleurs éprouvées par les mères en donnant la vie de la nature à leurs enfants, Marie les a ressenties toutes à la fois en nous enfantant la grâce, et que ses souffrances ont égalées celles de toutes les mères. La raison qu'il en donne est que Marie, nous ayant tous enfantés, a dû souffrir pour chacun de nous en particulier. Marie n'est donc pas seulement associé à l'amour généreux par lequel le Père éternel nous adopte ; elle l’est encore aux cruelles souffrances par lesquelles le Fils éternel nous engendre. Le peuple nouveau, le peuple sanctifié est né de l'amour du Père et des souffrances du Fils, mais aussi des souffrances et de la mort de Marie : ce peuple fortuné a dans Marie une mère, mais une mère qui lui donne la vie, comme le peuple déchu, né de la désobéissance d'Adam et de l'orgueil d’Ève, avait dans celle-ci une mère qui lui donnait la mort. Ainsi la sentence portée contre Ève : « tu enfanteras dans la douleur » est à la fois une loi et un mystère, une condamnation et une prophétie. À partir de ce moment, la douleur devient une condition inévitable pour devenir mère, soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre de la grâce. Le bonheur d'avoir des enfants spirituels, non moins que la joie d'avoir des enfants pour la terre, ne peut s'acheter qu’au prix de la douleur. La qualité de mère sera inséparable de celle de martyr : et Ève est la figure de Marie qui, souffrant de plus cruelles et de plus profondes angoisses dans son cœur, est devenu la Mère des enfants de Dieu.

 

Trentième jour

Marie déclarée Mère des hommes par Jésus-Christ crucifié et mourant.

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ésus-Christ meurt conformément à l'arrêt porté contre Adam, et Marie enfante dans la douleur, conformément à l'arrêt porté contre Ève ; c'est alors que le véritable Adam, s'adressant à la véritable Ève, la déclare aussi la Mère des vrais vivants. Lorsqu'il lui dit en désignant Saint Jean : « Femme, voilà votre fils, » c'est comme si lui disait : Femme, voyez-vous Jean que voici ? Il est pur, il est saint, il fidèle, Il est vivant de la vie de la grâce. Or, voilà quels sont les enfants dont vous devenez mère en ce moment : enfants purs, saints, fidèles, vivants. Votre cœur est percé par les clous qui déchirent mes chairs ; votre âme tout entière à part aux souffrances de mon corps ; mais entrée, par votre affliction profonde, en communauté de douleurs et de supplices avec moi, entrez aussi en communauté de mérites et de récompenses. Souffrant pour moi, soyez féconde avec moi. Les enfants qui reçoivent de moi la naissance, la reçoivent également de vous. Par la même raison qu'ils sont à moi, ils sont aussi à vous ; vous les engendrez par votre douleur, comme moi par mes plaies et mon sang. Les voilà qui sont nés, ces enfants chéris : voyez-en le type et le modèle dans la personne de Jean ; j'en suis le Rédempteur, et vous en êtes la Mère. La salutation adressée à Ève par Adam, le nom qu’il lui donne de Mère des vivants, est donc la prédiction de la précieuse maternité de Marie : et le Calvaire la répète comme un écho fidèle. Là aussi le véritable Adam institue et déclare Marie Mère de ceux qui sont particulièrement fidèle comme Jean, Mère des hommes purifiés par le sang du Fils de Dieu, vivifiés par sa mort, Mère des vrais vivants.

 

Trente et unième jour

Marie, Mère des hommes par la souffrance, est le modèle de nos vies.

C

es considérations ne sont pas moins instructives qu’elles sont nobles et élevées. En nous mettant sous les yeux ce que Jésus et Marie ont fait pour le salut d'autrui, elles nous font entendre clairement ce que nous devons faire nous-mêmes pour notre propre salut. Nous avons vu comment Jésus-Christ pour nous sauver, s’est soumis à la peine prononcée autrefois contre Adam, d'avoir à gagner son pain de chaque jour par le travail de ses bras et la sueur de son front, et comment Marie, pour coopérer à la même œuvre de notre salut, s'est soumis à la peine autrefois infligée à Ève, de ne pouvoir enfanter que dans la douleur. Cet exemple, bien mieux que tout autre enseignement, nous montre la nécessité où nous sommes, nous, enfants d'Adam et Ève, héritiers de leur châtiment comme de leur péché, de travailler cette terre ingrate de notre cœur, d'en arracher les plantes mauvaises, les ronces et les épines des passions coupables, des attaches déréglées et profanes dont il est si tristement fécond, de remuer ce sol sans relâche, de l’arroser de nos sueurs par une lutte incessante contre nous-mêmes, par une continuelle vigilance, par une prière non interrompue. Nul autre moyen désormais de nous assurer le pain grâce qui fait vivre l'esprit, et de nous procurer, non pas une nourriture périssable, mais l’aliment solide et éternels qui doit nous donner une vie sans fin.

Ô divin Jésus, divine Marie, qui, attachés à la même Croix, avez enduré tant de déchirements et de douleurs pour m'enfanter à la grâce et me rendre à la vie, ah ! Que toutes vos souffrances ne demeurent pas stériles pour moi ! Faites que je sois une de ces âmes fortunées qui, vivant de la vie spirituelle, vous ont pour époux, ô mon Jésus, vous ont pour mère, ô tendre Marie. Inspirez-moi un saint courage, afin que j'affronte la peine et la douleur pour enfanter le bien, à fin que je travaille jusqu'à la mort pour m'assurer ce divin aliment de la grâce qui ne périt pas avec le corps, mais qui fait entrer en possession de la vie éternelle !

 

Le Père Ventura. Général des Théatins.

 

 

 

 

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