Presentation

Il faut le reconnaître, le RP Ledoux n’a pas une écriture ample, souple et agréable. Mais il est le seul auteur en langue française, à ma connaissance, qui ait exposé, fouillé devrai-je dire, les Douleurs de la Vierge, avec autant de profondeur. Si parfois son insistance sur les souffrances peut nous agacer, force est de constater, qu’après d’autres lectures, ses écrits demeurent ceux qui nous ont le plus appris sur les Douleurs de notre Mère. Ce sont notamment ces « Fondements » qui nous font le plus méditer sur le vécu de notre Mère et entrevoir le réel abîme de ses sacrifices. Si vous voulez vraiment commencer à comprendre le vécu réel de la Vierge des Douleurs, selon l’expression hispanique, leur lecture est incontournable. Et naturellement, vous y reviendrez de temps à autre, au moins en partie selon la grâce qui vous guide, car c’est dans ces méditations que vous trouverez votre nourriture la plus substantielle.

 

LE MYSTÈRE DES DOULEURS DE MARIE

 

CHAPITRE  Ier

FONDEMENT GÉNÉRAL DES DOULEURS DE MARIE

 

L

e Verbe, seconde Personne de la sainte Trinité, s'est fait homme pour l'humanité tombée et lui rendre tous les biens qu'elle avait perdus par la misérable chute de son chef.

Dans la réalisation de ce dessin, le Verbe Incarné suivi l'inclination spontanée de son Amour pour les hommes, et en même temps il se conforma librement à la volonté de son Père.

À fin de satisfaire avec plus de perfection aux ordres de son Père éternel et à son propre dévouement pour les hommes, il choisit de propos délibéré, et avec une vraie jouissance, d'accomplir son œuvre par la souffrance, et la souffrance portée à son plus haut degré d'intensité. Rien du reste n'était plus raisonnable, puisque la souffrance est l'opposé du plaisir mauvais qui enfante le péché.

La loi qui présida par suite à la Rédemption des hommes, dans tout ce que cette Rédemption comportait comme instruments actifs, principaux ou simplement coopérateurs, comme fruits mérités et communiqués, fut une loi de profonde et souveraine souffrance.

Et, en fait, nous voyons, dans l'histoire de la Rédemption, tout ce qui la compose, personnages agissants et œuvres produites, porter d'une manière visible et manifeste ce cachet. Tout s'y déroule comme au sein d'un nuage sombre et sanglant, sans pouvoir jamais en sortir.

Jésus le premier marcha dans cette voie. Du premier instant au dernier, la souffrance fut dans sa vie l'élément qui domina tout le reste. Elle était loin d'être absente à Bethléem, à Nazareth, en Égypte ; elle fut, pendant tout le cours du ministère public, comme semée sur tous les chemins de la Judée, de la Galilée et de la Samarie ; à Jérusalem elle eut son apogée, et sur le Calvaire son dernier couronnement.

Tous ceux qui aidèrent Jésus dans son œuvre furent de même soumis à la souffrance dans la mesure où ils eurent à aider le Rédempteur et voulurent s'y prêter. Les apôtres, les disciples, les saintes femmes, tous eurent leur part de souffrance, proportionnée à leur mission et à leur générosité.

Et pour Marie en particulier, que se passa-t-il ? Fut-elle exemptée de cette loi de souffrance ? Non. Elle était la propre Mère de Jésus le Rédempteur, en raison de ce lien le plus étroit possible avec le Rédempteur, à ce titre elle lui tenait par le plus étroit de tous les liens ; aussi elle ne put demeurer étrangère à la grande œuvre de son Fils, qui était de racheter les hommes.

Elle y fut donc associée d'une manière complète, absolue, et subit la conséquence nécessaire, qui était d'entrer en participation des souffrances de Jésus. Sa qualité de Mère lui valut le privilège d'y entrer plus avant que tous les autres, et d’aller jusqu'à la limite extrême qu'une créature qui n'est pas Dieu puisse atteindre dans le support de la souffrance.

Tel fut le vrai fondement des Douleurs de Marie, de son martyre. Ceux qui font ensemble une œuvre doivent en porter les charges en commun, et de même aussi ils doivent en partager les bénéfices. Marie sera à la gloire lorsque tout sera accompli, mais auparavant elle doit être à la peine.

Il ne faut donc pas nous étonner de la voir plongée dans la mer rouge du sang de la Passion de Notre Seigneur, occupant la première place auprès de son divin Fils, se tenant debout au pied de la Croix à l'heure des grandes immolations, restant même après lui pour souffrir encore. Ce ne fut que l'application de cette loi de souffrance que Dieu, dans sa Sagesse et sa Sainteté infinies, a voulu étendre à Marie.

 

CHAPITRE  II

PLUSIEURS RAISONS PARTICULIÈRES DES DOULEURS DE MARIE

 

M

arie a dû, comme Mère du Verbe Incarné, être soumise à la loi de la Rédemption, qui est essentiellement une loi de souffrance. C'est la raison principale de ses Douleurs :le Fils devait entraîner la Mère dans sa destinée douloureuse, et la Mère ne pouvait se dispenser d'y suivre son Fils. Mais, outre cette raison générale, il y a d'autres points de vue qui montrent, soit du côté de Dieu, soit du côté de Marie, soit du côté des hommes, combien il était convenable que Marie fut la Mère de Douleurs.

Dieu, en effet, devait tirer des Douleurs de Marie une grande gloire en manifestant avec éclats dans ce mystère ses principaux Attributs.

Sa sagesse se montrait dans toute la perfection de ses divines industries, en plaçant à côté de l'Homme nouveau, qui souffre pour réparer les jouissances du premier homme, une Femme humble, forte, immaculée, qui souffre également et efface le souvenirs désolant d'Ève l'orgueilleuse, la faible, la victime de Satan.

Rien n'était plus capable de mettre en relief la puissance de Dieu, que de faire concourir d'une manière efficace au relèvement de tant de misères et à la restauration de tout l'homme surnaturel une créature qui en apparence n'a de remarquable que sa faiblesse et son impuissance. C'est ce qui eut lieu, par les Douleurs de Marie.

Enfin la Charité de Dieu devait briller dans toute sa splendeur en ce que Dieu, ne se contentant pas d'avoir donné aux hommes  un Sauveur, un père, un frère, un ami, qui par ses inexprimables souffrances leur avait mérité le bonheur éternel, leur donnait encore une Mère, qui était d'autant plus mère, qu'elle souffrait davantage pour le devenir.

Marie, de son côté, eut elle-même réclamé ces Douleurs si elles ne lui étaient pas échues en partage.

La reconnaissance ne la pressait-elle pas de rendre à sa manière et de rendre avec une grande générosité pour ce qu'elle avait reçu si gratuitement de la libéralité infinie de Dieu, pour cette Conception immaculé et cette Maternité, si grandes en elles-mêmes et sources de tant d'autres privilèges ? Ses Douleurs extrêmes, son martyre, étaient la seule monnaie qui lui permette d'acquitter sa dette selon les attraits de son cœur.

Marie était Mère parfaite d'un Fils parfait : or elle ne pouvait répudier cette loi de l'amour qui fait la gloire et la grandeur de toute mère, et qui impose à la mère de souffrir des souffrances de son fils, comme aussi de jouir de ses joies, se considérant comme inséparable de lui en tout, partout et toujours. C'est pourquoi, en vertu de ce principe si vrai et si noble, Marie devait souffrir avec Jésus son Fils, souffrir comme Jésus son Fils.

En outre, Marie, en devenant la Mère du Chef, devenait aussi la Mère des membres de l'universalité des créatures humaines ; mais pouvait-elle accepter ce titre, qui est tout d'amour, sans prouver par ses nombreuses et grandes Douleurs que vraiment elle venait immédiatement après son Fils, pour l'amour qu'elle portait à tous les hommes, ses enfants ?

En ce qui regarde les hommes, le martyre de Marie devait leur rendre d'immenses services.

Il devait d'abord leur frayer un chemin facile pour aller jusqu'à Jésus crucifié. Tout homme qu'il est, Jésus ne cesse pas d'être Dieu. Par suite, il y a dans ses souffrances destinées à expier la multitude innombrable de nos péchés, de nos crimes, de nos abominations, quelque chose de souverainement effrayant.

Mais avec Marie martyrisée au pied de la Croix, nous osons approcher de ce Dieu crucifié, le contempler, le prier, frapper à la porte de son cœur et nous unir à Lui.

Ce martyre est encore une nouvelle et très abondante source de grâces et de mérites qui nous est ouverte. Bien que la satisfaction et la Rédemption effectuées par Jésus soient infiniment surabondantes, n'est-ce pas une grande joie et une suave consolation de penser qu'une créature comme nous, de notre race, de notre sang, et qui est en même temps notre Mère, a tant souffert pour nous et nous en offre sans cesse les fruits si abondants qu'ils semblent inépuisables ?

Enfin, pour que nous puissions non seulement aller avec confiance, mais encore courir avec empressement vers Marie notre Mère, il fallait bien sans doute qu'elle soit toute pure, vraiment puissante, souverainement bonne ; mais l'un des plus puissants attraits pour nous, vivant dans cette vallée de larmes, devait être de voir qu'elle aussi avait pleuré, qu'elle aussi avait eu une vie traversée de toutes sortes d'afflictions, qu'elle aussi avait eu le cœur percée de mille glaives au cours de sa vie. Cette auréole, ce diadème, la faisant la Reine des martyrs, la Mère de Douleurs par excellence, devait être le motif déterminant de conversion des cœurs, même les plus durs, les plus défiants, les amenant à se jeter à ses pieds, et à espérer en Elle au milieu des plus grandes épreuves, au milieu des plus profondes misères.

On voit, par ces raisons particulières, combien les Douleurs de Marie s'harmonisent avec la Gloire de Dieu, le propre Honneur de Marie et le bien des hommes ; par suite il n'y a rien d'étonnant à ce que ces Douleurs aient été décidées en même temps que la Passion de notre divin Seigneur et Sauveur.

 

CHAPITRE  III

DÉSIRS DE MARIE, PREMIÈRE SOURCE DE SES DOULEURS

 

 

D

ès les premiers instants, Marie porta dans son cœur trois désirs qui furent comme des flammes dévorantes. Bien loin de se calmer avec le temps, ils ne firent au contraire que croître en ardeur. Ces désirs avaient pour objet la Très Sainte Trinité, son divin Fils et les hommes. Par leur satisfaction, ils devaient lui procurer une joie inénarrable, et par leur frustration ils ne pouvaient que jeter en elle un torrent de Douleurs. Durant le passage de Marie sur la terre, ces désirs furent si peu contentés, qu'elle en souffrît immensément ; aussi ils peuvent être comptés comme une des principales sources de ses Douleurs. Entrons dans le détail.

Marie avait une connaissance et un amour très parfait de la Très sainte Trinité, de ces trois adorables Personnes, de leurs Attributs, de leur Charité, leur Puissance et de leur Justice. Elle voyait Dieu dans l'Unité de sa Nature et la Trinité de ses Personnes comme le principe d'où procèdent toutes choses et le terme vers lequel tout être créé doit tendre. Elle contemplait dans une pleine lumière son Droit souverain à recevoir tout Honneur et toute Gloire de ses créatures raisonnables, par l'accomplissement de leurs devoirs envers Lui. Ces créatures devaient lui offrir leurs adorations en raison de sa qualité d'Être suprême, de Premier principe, Seigneur et Créateur de tout ce qui existe, lui exprimer la reconnaissance pour la multitude des bienfaits qu'Il ne cesse de leur prodiguer, lui présenter leurs prières pour obtenir tout ce dont elles ont besoin et ne peuvent obtenir que de Lui, Lui faire un hommage de leur repentir et de leur réparation pour tant de fautes et de péchés qui l' offensent.

Le plus vif désir de Marie était que les hommes s'acquittent de ces devoirs si justes. Mais comme elle est déçue ! Elle voit sur toute la terre mille préoccupations diverses absorbant tous les esprits, celle de la Gloire de Dieu exceptée. Beaucoup s'endorment dans l'ignorance de ce que Dieu réclame d’eux ; un certain nombre savent imparfaitement ce qui lui est dû et ne font rien pour le Lui offrir ; d’autres sont assez instruits, mais se laissent aller à la négligence ; un petit nombre d'âmes voudrait rendre à Dieu tout ce qui lui appartient, mais que de froideur se glissant encore dans leurs hommages ! En somme la gloire due à Dieu par les hommes et celle qu'Il reçoit d'eux apparaissent aux regards de Marie comme une immense montagne d'une part et un petit grain de sable de l'autre. D'où pour elle, des Douleurs en rapport avec la multitude de ceux qui ne s'acquittent pas de leurs obligations et des négligences coupables qui sont la cause de ces transgressions.

Voilà qui était une source inépuisable de Douleurs pour Marie, considérée comme simple créature de Dieu ; mais en sa qualité de Mère de Jésus elle ne souffrait pas moins. Toute sa tendresse se concentrait sur cet Homme-Dieu, qui était le fruit de son sein et vraiment son Fils. À son amour de mère, qui dépassait toutes limites, se joignait un amour d'estime fondé sur toutes les qualités qu'elle voyait briller en Lui avec tant d'éclat. Tous les trésors de vertu, de bonté, de charité, qui était renfermé dans le cœur de son Enfant, lui apparaissaient comme les titres les plus puissants devant susciter le respect et l'amour des hommes. Les œuvres admirables que dans un mouvement spontané de sa charité pour eux il avait entreprises, lui semblaient capables de captiver les créatures les plus légères et de toucher les cœurs les plus endurcis. Tout ce qui constituait son divin Fils dans sa personne et sa vie était pour ces créatures comme une force d'attraction qui aurait dû attirer toute la terre à Lui et la prosterner à ses pieds. Il avait tout ce qu'on peut souhaiter au monde pour être goûté, recherché, aimé, écouté, obéit. Tous les hommes auraient dû s'estimer trop heureux de Le connaître, s'empresser de se ranger au nom de ses disciples, et restés toujours fiers et reconnaissants d'avoir un tel chef. Marie le souhaitait, et c'était dans son cœur un désir véhément que rien ne pouvait calmer.

Mais ce fut en vain. Elle vit qu'entre le passé, le présent et l'avenir, que cela soit pour le Messie promis, le Sauveur donné, le Christ, Roi de l'humanité, une constance invincible, celle des signes d'indifférence, des témoignages sans nombre d' une ingratitude inouïe, sans compter les blasphèmes et les actes de haine dont un si grand nombre devaient se faire comme un titre d'honneur et de gloire.

Par suite, nous pouvons juger des tortures et crucifixions que tout ceci engendre pour le cœur de la plus vertueuse et de le plus aimante des mères.

Ce sont les hommes, sujets aussi de toute la force de son amour, qui furent ceux qui La tourmentèrent le plus cruellement. Marie avait le désir de leur bonheur, de leur salut et qu'ils atteignent leur vocation d'union amoureuse avec Dieu. Elle souhaitait rien de plus que de les voir éternellement heureux et pour se faire qu'ils s'appliquent durant leur vie sur terre à leur sanctification pour conquérir sûrement le Ciel.

Quel spectacle contraire n'a-t-elle pas sous les yeux ? Une humanité trop souvent incorrigible dans cette tendance opposée à ses intérêts véritables et à son bonheur avançant sur sa route, légère et folâtre, se laissant séduire par un peu d'or qui brille à ses yeux, un peu de plaisir qui caresse les sens, un peu de grandeur qui flatte l'amour-propre et l'orgueil. Ces riens la passionnent. Pour eux, elle oublie le malheur éternel auquel elle s'expose après une vie sans joie durable, vraie, et à perdre le bonheur éternel après les déceptions et les amertumes inévitables qu'offre le monde. Marie a le cœur navré en voyant cette humanité si bien douée pour la vertu et si efficacement aidée pour s'y adonner, mais qui s'est abaissée à se souiller, à se dégrader dans toutes sortes de désordres qui insultent Dieu et rendent inutile la Rédemption de son divin Fils. Tout cela pour aboutir à l'abîme rempli de pleurs, de grincements de dents, de douleurs éternelles.

Que de tourments pour son Cœur de Mère ! Un grand nombre de ses enfants ne sortiront de la vallée des larmes que pour être précipités dans cet océan immense où retentiront éternellement des cris d'une désolation et de désespoir que rien jamais ne pourra faire cesser.

 

CHAPITRE  IV

PASSION DE JÉSUS, SECONDE SOURCE DES DOULEURS DE MARIE

 

 

L

a Passion de Notre Seigneur fut la seconde source des Douleurs de Marie : source indéniable car elle est dans l'ordre de la nature et de la grâce ; source si vaste et si profonde qu'il est bien difficile à l'intelligence humaine d'en saisir l'ampleur ; source que toutes les circonstances ont contribué à rendre souverainement puissante et vraiment inépuisable. Cette source est si certaine, que pour la nier il faudrait supprimer les principes fondamentaux sur lesquels repose l'ordre de la nature et de la grâce. La nature sous l'empire d'un sentiment qui lui est propre, nous incline à souffrir par sympathie ce qui fait souffrir un membre quelconque de l'humanité. Et cette souffrance est d'autant plus vive, que les liens qui unissent la personne qui souffre et celle qui en souffre sont plus étroits. Ces liens sont surtout l'amitié et la parenté qui comportent toujours l'affection et la tendresse. Tous les deux associent les âmes dans les joies ainsi que dans les souffrances.

La grâce ne change rien à cet ordre, que du contraire elle va perfectionner la douleur que l'on ressent en voyant souffrir une personne que l'on aime car par la grâce l'amour sera plus parfait et donc aussi la douleur. C'est une des raisons qui font que la Passion de Notre Seigneur a été comme imprimée dans le Cœur de Marie sa Mère. Tout ce qu'elle a supposé, connu et vu, sont passé dans son âme pour y produire la douleur et créer comme une empreinte de la Passion de Jésus dans l'âme de la Vierge. La Passion de Jésus a ainsi une double face, ne faisant plus qu'une par l'amour ; d'une part son propre corps et son propre cœur ; et d'autre part le cœur de sa Mère répercutant les coups qu'il recevait.

Tel fut en Marie, avec ses tragiques réalités et avec son feu pénétrant, le mystère de la Compassion, découlant du principe que l'union des âmes entraîne le partage de la souffrance.

Pour donner une idée de ce que la Passion de Jésus causa de douleurs à Marie, il faudrait la décrire dans son entier et la montrer sous tous les aspects ; mais ce travail est au-dessus des forces humaines. Jésus seul, avec sa vaste intelligence, peut se le dire à lui-même ; et nous, nous devons nous contenter d'une représentation seulement approximative.

Il y eut en Jésus trois genres de Passion qui ne firent qu'un tout, mais qui distingués, aident à comprendre cet ensemble de souffrances infinies qui remplirent ses jours mortels.

— Il y eut la Passion de toute la vie, au moyen de laquelle Jésus demeura toujours sous le coup de la souffrance et de la douleur. Elle était composée de toutes les peines, souffrances physiques et morales qu'il eut à durer comme on peut le voir dans le détail de sa vie telle qu'elle nous est connue par les saints Évangiles. Par elle son âme et son corps ne cessèrent pendant trente-trois années, d'être broyés sous le pressoir. Par elle, mille formes variées de tourments vinrent l'assaillir tour à tour, si bien que du premier instant qui marqua sa conception dans le sein de sa Mère, à son dernier soupir sur la Croix, il ne cessa pas d'être l'Homme de Douleurs. Malgré les apparences extérieures de tranquillité et de paix, elle accablait l'humanité de Jésus. Dépouillée de cet aspect dur et cruel qui fut le caractère des derniers temps et surtout des derniers jours, elle garda cependant sans interruption une âpreté et une amertume dès plus désolante.

— Dans cette Passion générale, il y eut une spéciale qui fut de la plus sensible et la plus difficile à supporter : ce fut la Passion de l'âme, du cœur. Dans cette Passion Jésus voyait Dieu, le Bien infini, infiniment offensé ; il se voyait lui-même écrasé sous le poids de sa mission de réparateur et de son état de victime ; il voyait les hommes avec la multitude de leurs péchés. De cette triple connaissance jaillissait un triple accès de douleur causé par la vue du Dieu outragé, par l'accablement de la réparation qu'il devait offrir et par le malheur des hommes. Rien d'humain ne saurait exprimer jusqu'à quel point allait ce martyr du Cœur de Jésus. Ce fut sa Passion la plus terrible. Commencée au premier instant de l'Incarnation, elle ne fut jamais interrompue dans la suite. Les quelques éclairs de joie qui brillèrent sur la vie de Jésus ne purent jamais dissiper les ténèbres de cette Passion intime et profonde. Elle eut ses actes particuliers, elle fut multipliée comme à l'infini ; elle se répéta plus tard dans l'âme et le cœur de Jésus autant de fois et plus même qu'il y a d'étoiles au firmament. Ne devrait-elle pas, en effet être reproduite dans toute sa substance, par chacun des innombrables péchés commis dans le passé, se commettant dans le présent et devant se commettre dans l'avenir ?

— Puis au terme de cette Passion de trente trois ans, vint se superposer sur elle, sans l'éliminer, la Passion des trois jours qui s'abattit non seulement sur l'âme mais aussi sur le corps et les frappa tous les deux avec un redoublement d'énergie et de fureur toutes les facultés de l'âme, toutes les fibres du corps subirent alors un suprême assaut qui, dans l'excès de tournements, fut le point culminant de la Passion et causa la mort. Il faut se rappeler que tous les péchés de tous les temps durent être expiés et ils le furent surabondamment ce qui permit d’obtenir comme un infini de grâces pour nous hisser à la gloire que Dieu nous a prédestinée. On comprend alors de l’océan de Douleurs ainsi que celui de sa Mère, vivant miroir de la sienne.

Tel fut la Triple Passion, qui de Jésus passa tout entière dans le cœur de Marie. Pas une goutte de tout cet océan amer ne lui fut épargné. Que l'on mesure maintenant, si on le peut, ce que Marie eut à supporter. Qu'on se rappelle qu'elle est sa Mère, la perfection par la grâce de son amour maternel et on reconnaîtra que Marie puisse s'écrier légitimement dans l'excès de ses douleurs : « Ô vous tous qui passer par le chemin, voyez et comprenez qu'il n'est pas de douleur égale à la mienne ! ».

Pour finir, ajoutons que toutes les circonstances se liguèrent, pour ainsi dire, afin de rendre la Passion de Jésus plus sensible à Marie. Dès le principe, tout fut dévoilé à cette tendre Mère : les saintes Écritures lui montrèrent la vérité en lueurs sinistres ; le vieillard Siméon la lui caractérisa sous la forme la plus poignante ; le contact perpétuel de Jésus la fit passer par infusion dans son cœur avec toutes ses crucifiantes péripéties. Quand elle était forcément séparée de Jésus, des messagers fréquents et fidèles ne lui laissaient rien ignorer des contradictions et des tourments qu'Il rencontrait à chaque pas dans ses voyages incessants. Dans la phase dernière qui devait l'emporter sur tout le reste en douleur et en cruauté, elle était présente, et l'agonie terrible de l'Agneau plein de mansuétude s'accomplit sous ses yeux ; enfin c'est dans ses propres bras que fut déposé le cadavre de ce Fils, objet de tout son amour.

Nul donc ne peut douter que la Passion de Jésus, sous ses formes diverses, fut une des grandes sources des Douleurs de Marie, et cela d'autant plus que cette Passion se déroula, pendant toute sa durée, à l'encontre du désir qui pressait cette Mère de voir souverainement heureux le plus vertueux des hommes et le plus aimé des fils.

 

CHAPITRE  V

LES PÉCHÉS DES HOMMES
TROISIÈME SOURCE DES DOULEURS DE MARIE

 

 

L

es péchés des hommes formèrent la troisième source des Douleurs de Marie. Cette source fut la plus redoutable, car elle donna naissance aux deux autres. Si Marie souffrît de désirs qu'elle ne put satisfaire, ce fut que les péchés des hommes et ces péchés seuls y mirent obstacle. Si Marie dut passer par les tourments d’une Passion cruelle, ce fut encore et uniquement à cause de ces péchés : il n'y aurait jamais eu de Passion, si les hommes n'avaient point péché. Aussi la raison dernière des Douleurs de Marie se trouve là dans toute sa plénitude. Ce furent également les péchés des hommes qui donnèrent la mesure et la proportion des Douleurs de Marie, et qui en firent la variété et la multiplicité.

Le grand tourment de toute la vie de Jésus, son agonie perpétuelle fut causée par la vue des péchés des hommes avec toutes leurs circonstances de degré, de nombre et d'espèce. À cette vue se joignirent les résultats de ces péchés : d'une part l'offense faite à Dieu, et de l'autre le malheur irréparable des créatures humaines.

Ce fut là aussi le tourment déchirant et la véritable agonie qui désolèrent le Cœur de Marie pendant tout le cours de sa carrière mortelle. Sans cesse elle eut, suspendu devant les regards de son âme, le tableau de tout ce qui devait souiller la terre, offenser la Majesté divine et réclamer une réparation. Péchés, désordres, crimes, abominations de toute nature, commis pendant toute la durée des siècles, sous toutes les latitudes, par toutes les classes d'âmes, passèrent donc devant les yeux de Marie comme une interminable procession. C'était comme l'insurrection bruyante et confuse de tous les vices, de toutes les mauvaises inclinations contre la Volonté de Dieu et la Vertu. Qui pourrait imaginer un spectacle plus navrant, surtout pour une âme aussi innocente, aussi délicate, aussi sensible que l’était l'âme de Marie ?

Ces péchés, par leur nombre, constituaient comme une masse immense de souillures et d'impuretés. Qui, en effet, pourrait fixer le chiffre des péchés qui se sont commis dans le passé, se commettent dans le présent et se commettront dans l'avenir ? Les gouttes d'eau de l'océan, les grains de sable des bords de la mer, les feuilles qui tour à tour se succèdent aux branches des arbres, les étoiles du ciel, réunis tous ensemble, ne nous en donneraient qu'une idée imparfaite, puisque le juste pêche sept fois le jour. Que dire, par suite, des pécheurs enchaînés ou endurcis dans le mal, et qui boivent l'iniquité comme de l'eau ? Ils accumulent leurs péchés comme la neige amoncelle sans fin ses flocons sur le sommet des montagnes toujours glacés. C'est un effroi mortel d'y penser. Et ces montagnes de péchés, entassés les unes sur les autres, demeuraient avec persistance sous le regard de Marie ; et d'elles s’élançaient contre son âme et son cœur comme autant de glaives qui les perçaient de part en part.

Marie eut à porter ce monde d'iniquités dans sa totalité, et ce fut déjà pour elle un poids plus qu'écrasant. Mais elle dut faire plus à l'imitation de son divin Fils, et, en partageant son calice rempli d'amertume, elle dut goûter la malice de tous les péchés pris un à un, elle dut voir et sentir le désordre propre à chacun d'eux. En tête se présentaient, pour lui infliger une souffrance particulière, ces trois foyers de corruption qui, alimentés par l'insatiable concupiscence, sont toujours en activité : c'était l'orgueil, racine dernière de tout le mal ; la volupté, entraînant à tout ce qui est désordre ; et la cupidité, qui poursuit et procure les moyens de se satisfaire. Ces sources empoisonnées se montraient à elle dans toute leur horrible puissance. D'elles jaillissaient ces trois torrents, qui, se précipitant sur le monde par mille canaux divers, le couvraient de leurs eaux fétides puis allaient disparaître dans l'abîme sans fond pour remonter de nouveau à la surface, et ainsi sans fin.

À leur suite s'avançait, avec leur malice propre, toutes les variétés de péchés qu'enfante perpétuellement la triple concupiscence. C'était comme un amas formidable dans lequel se trouvait confondu toutes les productions des sept monstres qu'on appelle l'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la colère, la paresse et la gourmandise. Qui pourrait décrire ces avalanches de crimes, fruits de la misère humaine, et revêtant tant de formes différentes, chacun ayant son caractère, sa nuance propre de malice et de désordre ? L'âme si droite et si sainte de Marie ne pouvait qu'horriblement souffrir à la seule pensée de tant de péchés divers opposés à la Volonté divine, cause de la Passion de Jésus et du malheur des hommes. Mais quel tourment intolérable pour Elle d'avoir à goûter la stupidité et l'amertume répugnante de tous les mouvements dépravés du pauvre cœur humain, de toutes ces voies aboutissant au mal ! Quel supplice pour elle de vivre et de respirer constamment dans une atmosphère chargée de tous les miasmes dégagés par cette corruption infinie !

Parmi la multitude de ces péchés de toutes sortes, il y en avait qui laissaient sur le cœur de Marie une impression bien plus douloureuse. Animés comme d'un feu infernal ils la pénétraient jusqu'au plus vif de l'âme et la réduisait aux angoisses d'une détresse inexprimable. Cette souffrance était semblable à une destruction de tout son être, agonie suprême à laquelle la pleine possession de ses facultés et l’impossibilité d'en mourir ajoutaient un degré  inouï de tourment et de crucifiement.

Ces péchés trop nombreux, hélas ! Étaient ceux que la malice pure inspire, et auxquels les entraînements de la faiblesse non point de part. Ces péchés étaient ceux que l'amour du mal pour lui-même ou la haine du bien parce qu'il est le bien, font commettre froidement. Ces péchés étaient les péchés de ces créatures intelligentes et libres qui retournent, dans la fureur et la haine, contre Dieu, le souverain Bien, tout ce qu'ils ont reçu de Lui, parce qu'elles veulent le détester, le haïr de toutes leurs forces par un choix de leur volonté. Dans l'ordre des souffrances physiques, il n'est pas d'images assez fortes pour faire saisir toute l'énergie de la torture morale infligée par ces péchés au cœur de Marie, si étroitement uni au Bien suprême par l'amour le plus libre et le plus ardent. C'était l'enfer à son plus haut point de rigueur et de cruauté, faisant irruption dans le sanctuaire de toute pureté, de toute innocence, de tout amour.

À ces aspects divers des péchés des hommes se joignaient encore pour Marie des aggravations considérables. Outre leurs conséquences désastreuses, qui était une de ses grandes douleurs, elle voyait qu'ils seraient inutilement réparés pour un grand nombre d'âmes, parce que avec obstination elles ne voudraient pas utiliser la grâce du Salut. Elle considérait que ces péchés, commencés avec la terre, ne finiraient qu'avec elle, et que la succession n'en serait point interrompue pendant toute la durée de ce monde. Puis elle en entendait comme un écho épouvantable retentissant au sein des abîmes infernaux pendant toute l'éternité. Enfin la pénétration de son intelligence et la délicatesse de ses sentiments lui permettaient de souffrir de tous les péchés et de toutes leurs circonstances à un tel point que même les moindres étaient pour Elle des instruments de torture plus terribles que ceux qui ont fait les plus héroïques martyrs.

L'esprit humain se perd dans cet abîme du mal, d'où est sortie pour Marie une armée innombrable de persécuteurs, qui ne sont autres que les péchés des hommes avec toutes leurs espèces et tous leurs degrés.

 

CHAPITRE  VI

INTENSITÉ DES DOULEURS DE MARIE

 

 

O

n peut déjà juger des proportions des Douleurs de Marie par les sources d'où elles ont jailli ; ou plutôt on peut déjà prononcer qu'elles n'en ont point ; en effet, qui pourra jamais mesurer la longueur, la largeur, la profondeur de ce torrent d'amertumes que les désirs déçus de Marie, la Passion de son divin Fils et les innombrables péchés des hommes jetèrent dans l'âme de la Mère de Dieu ! Essayez de saisir la beauté, la perfection, l'ardeur des désirs de Marie, essayez de descendre dans cet abîme de la Passion de Jésus : Passion du corps, Passion de l'âme ; Passion de Bethléem, de Nazareth, de Galilée, de la Judée et de la Samarie ; Passion de Jérusalem, Passion du Calvaire ; essayez de calculer le mal, et de dire le nombre de désordres, les degrés de malice et de faiblesse coupable, des circonstances qui les aggravent ; et vous répondrez, vous tenterez du moins de répondre, c'est-à-dire que vous serez contraints d'avouer que rien ici-bas ne peut nous donner une idée de ces Douleurs, de leur intensité ; les montagnes, l'océan, le ciel, l'espace, toutes ces images ne font que jouer avec la vérité, la réalité.

Mais il y a d'autres aspects par lesquels on peut se rendre compte de l'intensité des Douleurs de Marie. Un des plus simples et des plus clairs que tout le monde peut étudier est la perfection de la nature de la sainte Vierge.

De toutes les beautés de ce monde, quand nous en jugeons sainement, nous préférons celle de l'âme, qui se trouve dans la perfection de l'esprit, dans la bonté du cœur. Un esprit juste, élevé, pénétrant, nous captive ; un cœur délicat, sensible, noble, généreux, aimant, dévoué, nous transporte. Aussi il y a des créatures humaines qui excitent l'envie, parce qu'elles sont très richement douées sous le rapport de l'intelligence, sous le rapport du cœur.

Mais, avouons-le bien vite, qu'est-ce que toute cette beauté départie aux hommes, en comparaison de la perfection qui ornait l'âme de Marie ? De simples reflets par rapport à une lumière pleine et vive, de faibles rayons par rapport à un foyer souverainement puissant.

Marie possédait, en effet, une nature extrêmement parfaite, qu'aucune déchéance n'avait ternie ni débilitée, puisqu'un décret d'exemption totale du péché originel l'avait défendue contre la moindre de ses atteintes. Son intelligence était si bien douée, qu'elle pénétrait toutes les vérités accessibles à une créature humaine avec une aisance et une profondeur inouïe. Les relations qui auraient dû exister entre l'homme et Dieu, le trouble apporté à ses relations par des volontés perverses et rebelles, les conséquences qui en découlaient, lui apparaissaient dans une lumière qui ne laissait rien dans l'ombre.

En même temps qu'elle voyait dans son esprit, elle sentait dans son cœur, dans son cœur si impressionnable, où toutes les émotions les plus pures et les plus nobles se succédèrent sans interruption. Par suite, elle souffrait du spectacle qu'elle était obligée de voir de ses yeux et de considérer de son esprit : elle souffrait selon toute la perfection de ce cœur. Qui dira jamais jusqu'à quel point ce cœur pouvait être martyrisé !

Il n'y aurait plus rien à ajouter, si la perfection de la nature de Marie n'eût pas été encore portée par la grâce à une élévation qui échappe complètement à nos appréciations. N'est-ce pas, en effet, un sentiment universel dans l'Église, que Dieu tira de son sein ce qu'il avait de meilleur pour en combler celle qui devait être sa Mère ? Et sur ce sujet, les Pères, les Docteurs, les théologiens se perdent en conjoncture ; ils sont obligés de recourir à toutes sortes de comparaisons qui expriment leur impuissance à donner une idée du perfectionnement apporté par la grâce aux facultés et aux dons naturels de Marie. Et puis, pour être dans le vrai, à ce perfectionnement donné une première fois, il faut joindre le perfectionnement acquis, mérité, la croissance de chaque instant, sur lesquels la science théologique jette des regards étonnés, se déclarant incapable de mesurer ces progrès gigantesques.

Qu'on imagine maintenant l'aptitude incomparable d'une âme aussi privilégiée à saisir les mystères terribles du péché et de la Rédemption sanglante ; qu'on imagine, si on le peut jusqu'à quel point ce cœur si délicat, si sensible, dut souffrir en présence des iniquités des hommes et de tout ce que Jésus, Fils bien-aimé de Marie, dut endurer de tourments pour les réparer.

Et même, en vertu de cette perfection de nature et de cette perfection de grâce, la capacité de Marie pour souffrir fut si grande, que toutes les douleurs qui envahirent son âme après l'avoir désolée et ravagée se répandirent dans tous les nerfs et dans toutes les fibres de son corps. Et ce corps, façonné avec un art achevé, s'unit à l'âme pour tourmenter Marie à son tour, si bien que tout son être fut plongé dans un océan de douleurs sans rivages.

Il n'est pas étonnant, par suite, que saint Bernardin de Sienne ose avancer cette réflexion : « la douleur de la sainte Vierge a été si grande que, si elle était divisée et partagée entre toutes les créatures capables de souffrir, celles-ci périraient à l'instant. »

Outre les raisons générales qui démontrent toute l'intensité des Douleurs de Marie, il y a plusieurs circonstances graves qui mettent encore en évidence cette intensité.

En général, ceux qui souffrent chrétiennement se consolent par la pensée de Jésus, qui a souffert le premier, et qui les soutient du haut de sa Gloire : cette pensée n'est pas un tourment pour eux, mais un grand secours et une joie véritable. Mais pour Marie, qui avait Jésus sous les yeux, cette pensée était au contraire la source d'un redoublement de douleur, parce qu'elle voyait en Jésus une victime destinée à une mort cruelle, une victime à laquelle on infligeait cette mort : elle voyait, d'une part, la nature humaine de son Fils humiliée, maltraitée, affligée, et de l'autre, la Nature divine cachée, inconnue, offensée. Aussi, bien loin d'être confortée par la vue de Jésus, Marie en était crucifiée encore davantage.

De plus, Jésus souffrant était si beau, si parfait, et par conséquent si loin de mériter les durs traitements qui lui étaient infligés, que c'était pour Marie un nouvel accroissement de douleur et d'amertume. Ce contraste incompréhensible de la vertu et de la sainteté la plus élevée méritant tout honneur, et du vice le plus effronté triomphant avec insolence et flagellant sans pitié l'innocent, torturait le cœur de Marie d'une angoisse inexprimable. C'était sans doute un mystère de la Justice, de la Sagesse et de la Bonté éternelles qu'elle respectait souverainement, mais c'était à la fois une couronne d'épines affreuses encerclant son âme et l'étreignant avec d'horribles souffrances.

Elle voyait Jésus dans la souffrance au lieu de Le contempler dans la gloire ; elle saisissait dans toute sa dureté le contraste entre ce qu'il subissait de fait et ce qu'il aurait dû recevoir de droit ; et son cœur de mère en souffrait comme une mère peut souffrir ; et en souffrant, par suite de son amour pour Jésus, elle ne pouvait se dissimuler qu'elle était un surcroît de douleur pour un Fils souffrant à son tour de voir souffrir sa mère, en sorte que la pauvre mère était comme enfermée dans une sombre impasse où, en revenant sur ses pas, la douleur enfantait sans fin la douleur.

Enfin Marie, se repliant sur elle-même et cherchant ce qu'elle pouvait faire au milieu de son immense détresse, ne voyait en elle qu'impuissances. Malgré les hommages si sublimes qu'elle offrait à la Majesté divine, elle ne pouvait espérer que toutes les créatures dissidentes se joindraient à elle pour s'acquitter du même devoir. Par la tendresse de sa compassion et les effusions de son amour maternel, elle était comme un doux rafraîchissement aux horreurs de la Passion de son Jésus ; mais à la fois elle ne pouvait arrêter, et dans l'âme et dans le corps de ce Fils bien-aimé, le feu des tourments qui dévoraient toute sa pauvre nature anéantie. Ses prières et ses réparations, quelques efficaces qu'elles fussent, étaient de même impuissantes à changer en toutes circonstances le cours pervers des volontés humaines, et empêcher la multitude des péchés qui devaient en provenir. De toute manière, par suite, les Douleurs de Marie croissaient en intensité ; elles étaient comme le torrent qui ne cesse d'être grossi par les eaux qui se joignent à lui partout où il passe. Elle souffrait de ce qu'elle pouvait accomplir, et elle souffrait encore de ce qu'elle était impuissante à réaliser. De toute manière ses souffrances allaient toujours grandissantes. Il faut donc conclure que les Douleurs de Marie figurent, sous tous les aspects, des Douleurs au-dessus de toutes douleurs.

 

CHAPITRE  VII

COMMENCEMENT, PROGRÈS, ÉTAPES ET DURÉE
DES DOULEURS DE MARIE

 

C

'est un problème assez difficile à résoudre, que celui du moment où l'aiguillon de la douleur commença à pénétrer dans le cœur de Marie. Il semble qu'il dépend d'un autre problème, celui concernant l'époque où la Mère de Jésus prit conscience d'elle, et fut capable à la fois de souffrir et de comprendre. D'autres peuvent demeurer indifférents, s'ils le veulent, au privilège qui accorde à la plus sublime des créatures le plein usage de ses facultés dès le premier instant de sa Conception Immaculée. Mais pour nous, nous n'hésitons pas à l'admettre, et à croire que cet ornement fut ajouté à tous les autres. Marie donc, eut une vue claire et lucide d'elle, de Dieu et du monde. Les lumières de la grâce, fruit de sa Conception Immaculée, aidant sa raison, elle saisit les relations existant entre l'infinie majesté d'un Dieu souverainement offensé et les hommes auteurs de cette offense. Alors s'alluma en elle ce désir ardent de voir ces relations changées par une soumission absolue de la volonté humaine à la Volonté divine. Mais comme ce désir ne pouvait être satisfait, c'était réellement le début de cette passion intérieure qui, pendant tout le cours de la vie de la sainte Vierge, ne devait pas être un instant interrompu : l'opposition entre l'homme rebelle et Dieu infiniment saint devant être un fait permanent. Dès l'aurore donc de sa carrière, Marie eut l'âme voilée de ce sombre nuage qui devait ne se dissiper jamais, et au contraire grossir toujours.

Une fois placée sur cette voie, Marie vit constamment grandir, se développer et s'étendre le fond douloureux qu'elle trouvera dès le principe en activité dans son cœur. Elle le vit sans cesse croître au point de prendre des proportions énormes. Ce progrès s'accomplit surtout dans quatre circonstances, qui furent pour Marie des événements considérables. La première fois fut quand, poussée par l'Esprit de Dieu, elle quitta tout : famille, pays, monde, biens et espérances terrestres, pour devenir une recluse dans le temple. Son nouveau genre de vie, par les lumières dont il enrichit son intelligence, et les élans qu'il imprima à son cœur, la fit descendre à une grande profondeur dans le mystère de la malice humaine et de sa réparation par le Messie annoncé, c'est-à-dire dans le mystère de la souffrance et de la douleur qu'un Homme-Dieu, plein d'innocence, devait endurer pour expier des plaisirs coupables. Elle ne put avoir de telles pensées dans son esprit sans que son cœur n'en fût terriblement brisé.

La seconde période des progrès de Marie dans ce domaine de la douleur fut quand elle devint la Mère de ce Messie prédit par les prophètes et décrit par eux avec des traits de sang. Cette annonce et sa réalisation furent pour elle la source de grandes lumières et de grandes douleurs. L'association entre elle et la victime devint alors tout ce qu'il y a de plus étroit et de plus rigoureux.

Désormais il n'y eut plus en deux personnes très distinctes qu'un seul souffle, qu'une seule vie, qu'une seule aspiration, qu'une seule douleur. La Mère et le Fils confondirent tout ce qui était de l'un et de l'autre, comme de rameaux de vigne vierge qui, partie d’une même racine, se confond dans un entrelacement mille fois répété. Ce fut alors que la douleur de Marie fit comme la neige qui, se détachant de la montagne, ramasse tout sur son passage, et devient plutôt une formidable avalanche. De distance en distance, à cette douleur déjà écrasante s'ajoutait toujours plus pour le cœur de Marie. Trente années durant ce progrès s'accomplit, de sorte qu'à la fin le cœur de Marie débordait de tout un océan de douleur qui le remplissait.

Cependant un troisième développement devait couronner les deux premiers et les élever à leur plus haute puissance : ce fut celui des trois ans de la vie publique de Jésus, semés de tant de contradictions et de tristesses et ayant leur achèvement suprême dans la Passion des trois jours. Il n’est au pouvoir de personnes de retracer les souffrances et les douleurs qui se succédèrent alors dans le cœur de Marie et renchérirent toutes les unes sur les autres, celles qui suivaient sur celles qui précédaient. Le Dieu de toute Bonté avait eu à l’avance compassion du cœur de sa Mère, et dans sa sagesse il avait décidé que plus les Douleurs de Marie gagneraient en intensité, plus elles perdraient en durée. C’est pourquoi les progrès que nous écrivons, en s’accentuant de plus en plus, se prolongèrent de moins en moins. Ainsi la période de la vie publique, se terminant par l’apogée de toute souffrance, s’étendit sur trois jours sans les embrasser tout entier. Au-delà la mesure eût été trop forte.

Ce troisième progrès conduisit au quatrième et dernier, dans lequel Marie, solitaire en ce monde, recueillit dans son âme tout le passé avec ses phases diverses, et en ressentit une douleur calme, mais très pénétrante, qui était formée de la réunion de toutes les douleurs passées, avec une très vive de plus : l'absence de Celui qui était l'objet préféré de son amour, et l'exil loin de lui. Cette phase avait un pouvoir tout spécialement crucifixiant ; bien qu’adouci par l'espérance d'une réunion prochaine, il gardait une âpreté qui était un progrès par rapport à toutes les autres phases.

Et l'on voit comment Marie ne cessa d'avancer à pas de géant dans cette carrière de douleur, si bien qu'on peut dire qu'elle alla d'une extrémité à l'autre, ne laissant aucun espace non franchi. En un mot, elle vida la coupe d'amertume jusqu'à la dernière goutte.

Pour accomplir ces grands progrès, Marie passa par des étapes diverses, qui furent des points saillants de sa vie, des événements principaux que l'histoire a enregistrés. Les fidèles, se conformant à la tradition et encouragés par l'Église, en ont adopté sept en particulier, qu'ils ont appelés par excellence les Sept Douleurs de Marie. Mais ces sept Douleurs, bien que méritant d'être distinguées parmi les autres, comme plus saisissantes et plus instructives, et par conséquent comme plus capables d'édifier les âmes, n'excluent pas les autres événements qui ont fait souffrir Marie. De fait ces événements furent beaucoup plus nombreux et il est facile de les suivre pas à pas, soit en lisant et méditant le récit évangélique, soit en réfléchissant dans son cœur surtout ce que l'Évangile laisse dans le silence et dans l'ombre. En effet, au moyen de cette étude, on remarque aisément que Marie trouva sans cesse sur sa route des causes permanentes de douleur, si bien que les étapes douloureuses de sa vie se tiennent toutes et ne peuvent se compter.

Et, en passant ainsi par ces progrès et ces étapes, la Très Sainte Vierge atteignit le terme de sa vie. Puis cette dernière heure sonna, et ce fut encore une heure de souffrance et de douleur. De la sorte sa vie, comme une coupe qui déborde de toutes parts, fut dans tout son parcours rempli d’angoisses et d’amertumes. La raison de ce mystère, si incompréhensible pour les âmes étrangères aux voies divines, est dès plus simple : les causes de la douleur subsistant toujours pour Marie, leurs effets durent forcément se faire toujours sentir en elle. Il y a constamment sur cette terre des âmes auxquelles est dévolu la sublime mission de perpétuer cet état extraordinaire ; et quand elles arrivent au terme de leur course elles ne se souviennent pas d’avoir jamais vu sur leur horizon autre chose que la tristesse et la douleur. Quoi d’étonnant que Marie ait eu ainsi sa carrière arrangée dans un degré très imminent ! C’est le contraire qui devrait surprendre. Son cœur aimant, comme il aimait, Dieu, Jésus et les hommes, et ne pouvant jamais cesser de les aimer, dut toujours souffrir ; il dut souffrir à toutes les instances de sa vie, il dut souffrir jusque dans la délivrance qu’apporte la mort. Aussi les Douleurs de Marie ne cessèrent en réalité qu’à son entrée dans le Ciel.

Cette esquisse rapide nous montre donc Marie entrant dans la vie par la porte de la douleur, et en sortant de même après avoir marché invariablement sur la voie de la douleur.

 

CHAPITRE  VIII

DISPOSITION AVEC LESQUELLES MARIE SUPPORTA SES DOULEURS

 

 

L

es Douleurs que Marie eut à supporter furent pour elle un lourd et accablant fardeau ; leur constante continuité ne fit que les rendre plus dures, et par bien d'autres aspects leur amertume fut encore accrue. À bien prendre, ce cercle de douleurs dans lequel Marie fut renfermée, sans pouvoir jamais le franchir, forma la plus terrible des épreuves, un vrai martyre de tous les instants. Et cependant, rien à la fois n'est plus édifiant que les dispositions avec lesquelles Marie accepta son sort.

Quand les coups de la souffrance atteignirent cette vierge, la créature la plus innocente de la terre, elle inclina doucement la tête, et dans son cœur et sa volonté, il n'y eut qu'un sentiment d'entière et d’absolue résignation. Aucun raisonnement ne se fit jour dans son esprit pour discuter le fait, aucune plainte n'apparut sur ses lèvres pour repousser l'épreuve ; son âme n'eut qu'une pensée, qu'un sentiment, qu'une parole : Fiat : « que la volonté divine s'accomplisse quand elle passe sur moi comme un feu dévorant, aussi bien que lorsqu'elle me caresse d'une brise rafraîchissante. » Alors la patience fit un roc de son cœur, qui tout en ne perdant rien de cette sensibilité, essuya les uns après tous les assauts de la douleur sans en être ébranlé jamais. Ils purent redoubler leur fureur, mais l'âme de Marie fut plus forte qu'eux. Elle était trempée d'acier par cette ferme détermination de tout porter dans l'humilité et le silence.

L'œil de son intelligence, si vif et si pénétrant, s'arrêtait sur les desseins du Maître souverain, en voyait toute la suite et tous les détails importants, et elle ne pouvait que les admirer, les adorer, les proclamer bons, parfaits, saints. Tout le mouvement de ses pensées La ramenait sans cesse à ce point fixe de l'adoration.

Bien loin de trouver que la Providence aurait dû adopter une autre voie, elle l'approuvait comme la meilleure, celle que Dieu avait préférée. Elle voyait, pour ainsi dire, avec les yeux de Dieu lui-même, et jugeait avec son intelligence ; et pour elle il n'y avait rien de mieux que ce qu'elle devait souffrir. Puis, dans un élan d'amour, elle embrassait étroitement toutes les décisions divines, même celles qui étaient dès plus rigoureuses à son égard. Elle se tenait prête à les subir, heureuse d'être tourmentée dans tout son être, si la volonté de Dieu avait pleine satisfaction.

Ce qu'il y eut encore de beau dans les dispositions de Marie, c'est cette générosité de son cœur qui la livra entière entre les mains de Dieu pour qu'il fit d'elle ce qu’il lui plairait. Non content de porter tout le poids de ses Douleurs avec une patience, une douceur, une soumission à toute épreuve, elle s'écriait encore en elle-même que, s'il fallait plus et qu'elle pût le donner, elle l'accorderait aussitôt avec le plus grand bonheur. Rejetant toute réserve et toute mesure, elle demandait de n'être épargnée en rien. Le sacrifice d'elle-même, allant jusqu'aux plus extrêmes limites, était seul capable de la contenter. Elle était le type de ces cœurs aimants qui ne peuvent jamais donner assez aux objets de leur affection. Ils croient que c'est pour eux un devoir d'être prodigues et d'excéder de toutes manières, en donnant tout, en ne retenant rien. On connaît ce phénomène qui se passe dans l'âme au milieu de ces élans de générosité. Au moyen de l'imagination, toutes les situations les plus douloureuses et les plus terribles se déroulent devant l'esprit. Le cœur peut-être saisi d'épouvante, mais il ne recule jamais déconcerté. Rien n'est au-dessus de son ambition. Il en fut ainsi sans doute de Marie ; et malgré toutes les rigueurs du réel et du supposé, sa générosité ne fut jamais vaincue, elle dépassa toujours la tâche à remplir et le fardeau à porter.

Que de fois les actes les plus généreux ont pour racine cachée et mobile secret quelque intérêt personnel ! Il n'en fut pas ainsi en Marie. Tout fut inspiré par le plus pur désintéressement pendant le cours de sa vie, et dans ce qu'elle a eut à souffrir, elle apporta un soin extrême à s'y résigner, à l'accepter, à l'aimer par le motif le plus élevé. Ce qui la touchait personnellement passa donc à l'arrière-plan, et elle mit toujours en avant dans ses vues et ses intentions ces causes qui lui étaient si chères : la gloire de Dieu, le triomphe de son Jésus et le bonheur des hommes. En présence de ces causes, elle-même ne se jugeait plus rien ; et si leur succès eût pu être procuré par son anéantissement, par tout ce que l'on peut concevoir de plus extrême, elle l'eût embrassé aussitôt et avec joie. Ses Douleurs donc, qui étaient sa plus grande source de mérites, parce qu'elles étaient l'occasion des actes de vertus les plus sublimes, furent constamment animées par ce souffle intérieur de désintéressement personnel. Si les préoccupations se portaient sur tout : elle seule était oubliée. Cette disposition d'oubli total de soi-même est le sommet le plus élevé que puisse atteindre la vertu. Or Marie, dans ses Douleurs, s'y établit si solidement, qu'elle ne le quitta jamais.

Ces dispositions de patience, de générosité et de désintéressement, mettent en parfait relief l'héroïsme avec lequel Marie se comporta au milieu de ses Douleurs. Mais ce ne furent pas les seules ; car elle y pratiqua à toutes les grandes vertus à un degré très éminent. La foi y brillât d'un éclat incomparable ; et dans toutes ses épreuves Marie vit toujours Dieu, sa main, sa volonté, son plan, ses voies. L'espérance, malgré les terribles extrémités auxquelles son âme fut réduite, ne l'abandonna jamais ; par elle, Marie resta toujours appuyée sur Dieu avec la plus intime confiance, même lorsqu'il permettait à la souffrance de l'étreindre de toute manière. Quand les douleurs se multipliaient et devenaient plus pénétrantes, son amour croissait avec elle ; plus elle souffrait, plus elle aimait. La force qui lui permit de se tenir debout dans les tempêtes les plus terribles dépassa ce que l'on peut imaginer de plus énergique, même dans une nature toute virile. Par le renoncement, elle foula d'un pied dédaigneux tous les biens de cette terre, et ne songea pas à y chercher un adoucissement à cette peine. Volontairement elle ajouta à tout ce qu'elle avait à souffrir, par la mortification de tout son être dans des plaisirs permis. Sur sa voie douloureuse, elle conserva toujours son âme dans la plus inaltérable douceur, aussi elle ne se laissa jamais aigrir par la surabondance de ces amertumes et de ces tourments immérités. Son humilité lui fit toujours voir et sentir que, dans le traitement qui lui était infligé, il n'y avait rien d'excessif comme dureté, et que la bienveillance à son égard dépassait toujours ce qui lui été dû.

Sous tous les rapports, en un mot, Marie apporta dans ses douleurs des dispositions qui ont ravi le cœur de Dieu, et laissé à la terre le plus suave parfum de d'édification.

 

CHAPITRE  IX

EFFETS ET FRUITS DES DOULEURS DE MARIE

 

 

L

es Douleurs de Marie produisirent des effets et des fruits merveilleux dans l'ordre surnaturel. Comme nous l'avons dit, sans être nécessaires, elles étaient très convenables à plusieurs points de vue, c'est ce qui explique leur fécondité.

Les considérants par rapport à Dieu, nous voyons qu'elles firent admirablement ressortir sa Sagesse, sa Puissance et sa Bonté. D'où résulta pour Lui une grande Gloire. Elles entrèrent comme parties intégrantes dans son Plan de Miséricorde sur le monde, elles furent de la part de Marie la coopération la plus parfaite qu'elle put apporter à l'exécution des dessins de Dieu. Aussi l'auguste Trinité fut réjouie par la grandeur d'âme et l'amour déployé par Marie dans l'accomplissement de sa douloureuse tâche. Le Père fut ravi de voir sa Fille bien-aimée marcher avec courage et amour dans la voie des épreuves, des larmes et des souffrances. Le Fils prit une complaisance extrême à considérer la créature si parfaite qui lui était donnée pour mère et pour compagne, et qui devait adoucir les douloureuses péripéties de toute sa carrière mortelle. Le Saint Esprit triompha de voir en Marie l'amour plus fort que les plus terribles tourments qu'une créature humaine, qu'une mère puisse porter.

Le spectacle de cette vie si pure, et à la fois si patiente dans la douleur, fut un charme inexprimable pour les Trois Personnes divines, en même temps qu'un soulagement du dégoût que leur inspirait la vue générale du monde tout plongé dans des plaisirs sensuels et impurs. Sans accroître les mérites de la Rédemption de Notre Seigneur, qui furent infinis, les Douleurs qui formèrent la Compassion de Marie y ajoutèrent un complément dont nous retirons les avantages les plus doux et les plus consolants.

La sainte Vierge aussi recueilli de ses Douleurs les fruits les plus abondants et les plus suaves. Par elles, Marie put coopérer à la Rédemption du monde d'une manière toute sublime. Mêlée à tout ce qui constitua cette Rédemption, elle y concouru d'abord pas la maternité ; elle y donna ensuite, pendant trente-trois années, ses prières et ses œuvres de toutes sortes, de telle façon que tout ce qui était d'Elle se confondit avec tout ce qui était de son divin Fils. Bien que sa coopération ne fut pas indispensable, elle eut lieu de fait ; elle fut acceptée par Dieu et elle eut aussi son efficacité. Mais, dans ce concours, il est certain que les larmes et les souffrances, qui forment par excellence l'élément rédempteur, eurent une part très prédominante. Et ce fut ainsi que Marie devint la Co-rédemptrice du monde : de même qu'une femme avait présidé à la perte de l'humanité, une autre femme se distingua dans son relèvement et son salut.

Par ses Douleurs, Marie conquit un autre titre bien cher à son cœur. Par le fait seul qu'elle était devenue la Mère de Dieu, elle avait déjà posé le fondement d'une autre maternité qui devait comprendre tous les hommes. Ce qui alors n'était qu'ébauche devint, par la vertu de ses Douleurs, une réalité. Elle remplit ainsi la condition essentielle de l'enfantement, qui ne peut avoir lieu sans douleur. C'est pourquoi au pied de la Croix, au moment même de la plus grande désolation de Jésus mourant, lorsqu'elle partageait dans son cœur ses terribles angoisses et souffrances, ce Fils de Dieu l'a reconnue pour la Mère des hommes et l'annonça clairement au monde. Désormais elle fut réellement la Mère de tous les hommes : elle en eut les sentiments, et elle en remplit les devoirs. C'est encore par l'efficacité de ses Douleurs surtout qu'elle fut chargée de la fonction d'Avocate et de Médiatrice auprès de Notre Seigneur en faveur des hommes. Ayant souffert avec lui et pour lui selon tout son pouvoir, elle fut par là mis en possession du droit de plaider devant lui notre cause et de lui présenter une requête. Et en s'acquittant de cet office, elle trouve dans sa Compassion un moyen infaillible d'arriver jusqu'au Cœur de Jésus, de le toucher, et d'obtenir de lui tout ce qu'elle demande. Médiation bénie, dont la racine plonge dans la douleur, et dont le fruit est la joie apportée aux pauvres humains !

En même temps qu'elle obtint ces titres sublimes, Marie par ses Douleurs put satisfaire les ardentes aspirations de son cœur, autant qu'il lui était permis. Bien qu'elle ne pût espérer de voir ses désirs contentés par rapport à la Gloire de Dieu, le triomphe de Jésus et le bonheur des hommes, cependant ses Douleurs lui fournissaient le moyen le plus efficace d'avancer ces trois grandes causes ; et c'était un soulagement pour elle de souffrir à cette triple intention.

Du même coup, par la vertu de ses Douleurs, elle marchait à pas de géant dans la voie de la perfection ; elle accumulait d'immense mérites, et elle surabondait de joie, associant en elle ce qu'il y a de plus amer et ce qu'il il y a de plus doux. Son Amour, alimenté par de grandes souffrances, devenait comme un brasier enflammé, auquel tout ce qu'il il y a de plus ardent dans les Séraphins et Chérubins n'a rien de comparable.

Mais Marie, non content de puiser à pleines mains dans ses Douleurs pour elle-même, y trouvait encore des grâces bien précieuses pour les hommes. Ses Douleurs devaient former un livre toujours ouvert sous leurs yeux.

Dans ce livre, ils pourraient lire en caractère lumineux les explications de tout ce qu'il y a de plus difficile à comprendre pour eux : le mystère de la douleur. Les Douleurs de Marie devaient leur être une leçon retentissante toujours à leurs oreilles avec une éloquence à nulle autre égale. Ces Douleurs devaient leurs dire sans fin : « votre Mère a souffert quoique innocente ; pourquoi vous plaindriez-vous de souffrir, vous qui êtes coupables ? ». Et cet enseignement pratique de Marie devait avoir pour fruit d’inspirer aux âmes chrétiennes une seule résolution, celle de marcher énergiquement sur les traces de leur Mère.

Ces Douleurs, si persuasives pour enseigner aux hommes le mystère de la douleur, constituent encore à leur profit une réserve de réparation qui supplée à l'indigence des pécheurs, leur rend leur tache plus facile, leur enlève même l'obligation d'expier leurs propres fautes. Ces douleurs entrent pour une somme considérable dans le trésor des indulgences, où tous peuvent venir prendre pour adoucir les rigueurs de la pénitence. Si les âmes d'une sainteté commune ont un excès de mérites qui peut profiter aux autres, que dire de la surabondance de ceux de Marie, surtout en pensant à ses Douleurs ?

Aussi rien n'est plus encourageant pour nous, chrétiens, que de considérer ces Douleurs de Marie. Quand triste et abattu au milieu des tribulations de cette vallée de larmes, nous ne savons plus où porter nos regards et reposer nos cœurs, quand la désolation s'aggrave, envahit l'âme et menace de tourner au désespoir, qu'il fait bon alors de venir aux pieds de la Mère des Douleurs ! Sa seule vue faire renaître l'espérance et la joie dans nos cœurs, nous rend le courage et  l'énergie, et nous pousse efficacement à marcher avec virilité dans une voire où nous ne nous sentions inclinés qu'à défaillir et à tomber.

Par ce rapide résumé, on peut voir quel nombre considérable d'heureux effets et de fruits consolants découlèrent des Douleurs de Marie ; et on peut expliquer comment une simple créature, en acceptant avec amour et générosité les peines de sa vie, fit surgir tant de causes de sanctification et de bonheur.

 

CHAPITRE  X

DÉVOTION QUE NOUS DEVONS AVOIR
ENVERS LES DOULEURS DE MARIE

 

 

N

ous avons décrit sous ses aspects principaux le mystère des Douleurs de Marie. Il nous est facile de voir maintenant que dans notre sainte religion ce mystère est considérable, qu'il n'est permis à aucun chrétien d'oublier ou de traiter avec indifférence. Et quand nous nous le rappelons, il doit exciter en nous des sentiments qui réunis, forment notre dévotion envers ce mystère, envers Celle qui en est le sujet principal. Ces sentiments, nous les ferons connaître plus loin ; mais ici nous avons à donner les raisons pour lesquelles il convient que nous les ayons dans nos cœurs et nous les exprimions au dehors. Rien n'est plus juste car ne pouvant nous considérer comme des étrangers par rapport à ces Douleurs, nous avons, au contraire, avec elles un lien si étroit que sans nous elles n'existeraient pas. Elles sont sorties de nos fautes comme l'eau jaillit de sa source. C'est une relation que nous ne pouvons faire disparaître. De toute éternité, il sera vrai que volontairement nous avons posé la cause des Douleurs de Marie par la multitude des péchés auxquels notre malice ou notre faiblesse nous ont entraînés et nous entraînent sans cesse. Donc à la lumière de ce qui suit, en conscience nous devons garder le souvenir de ces Douleurs, être animés envers elles de sentiments particuliers, les honorer.

Ce devoir devient bien plus strict, si nous pensons au titre de Celle qui endurait ces Douleurs. Il s'agit d'une personne de notre race, d'une Vierge innocente, d'une Mère qui n'est que tendresse et dévouement, d'une Rédemptrice. Ce sont tout autant de motifs qui accroissent notre obligation et doivent nous incliner à traiter ces Douleurs de Marie avec la plus grande considération. Ne serions-nous pas insensibles à la peine dont nous aurions été la cause coupable pour une personne avec qui nous n'aurions de liens d'aucune sorte ; que dire, par suite de ce que nous devons ressentir l'égard de Celle qui possède pour nous les titres les plus touchants, et qui nous est unie par les relations les plus fortes et les plus douces ?

Un autre motif de rendre à notre douloureuse Mère ce que nous lui devons, c'est qu'elle n'a conçu à notre égard aucune amertume de ce que nous lui avons fait souffrir. De même aussi elle n'exige rigoureusement aucun retour : la justice par laquelle elle prétend nous obliger, étant uniquement cet élan spontané du cœur qui ne calcule pas, mais donne, en ne prenant pour guide que les sentiments les plus élevés.

Honorer les Douleurs de Marie est aussi un devoir imposé par la reconnaissance. Rien n'est plus évident : car tout en étant la cause de ces Douleurs, nous en avons recueilli des avantages très précieux et des bénéfices très abondants ; c'est-à-dire que par la bonté infatigable de Marie, nos fautes sont devenues une source de grâce. Cette tendre Mère, en effet s'est complu à tourner à notre bien tout ce que nous lui avons infligé de douleurs et d'amertumes. Elle s'est jointe avec un empressement tout amoureux à son divin Fils, et a mis tout en commun avec Lui : larmes, douleurs, réparations, afin que tout ce qui était d’elle nous profitât pour le pardon de nos péchés et le salut de nos âmes. La Mère qui répond aux douleurs que nous lui causons par un pareil procédé de bonté et de tendresse, ne mérite-t-elle pas que nos cœurs se fondent de reconnaissance envers elle, et l'honorent dans ce qu'elle a si héroïquement fait servir à notre bonheur éternel ? Qu'elle ne serait donc par notre ingratitude d'oublier et de négliger les Douleurs de Marie, notre Mère, comme si nous n'en avions retiré aucun fruit !

De plus, en négligeant ce souvenir et ce culte, nous méconnaîtrions nos propres intérêts ; car rien ne peut exercer une influence meilleure sur la direction de notre vie que le spectacle de notre Mère versant des larmes amères et endurant des tourments cruels. C'est bien, en effet, l'enseignement le plus lumineux et le plus efficace qui puisse nous être donné sur le grand mystère de la douleur. Nous entrons en ce monde en pleurant, notre chemin est tout semé d'épines, nous terminons notre course dans la maladie et dans l'accablement de la vieillesse. Pendant toute la durée de notre existence, la douleur plane sur nous sous mille formes variées ; souvent elle nous saisit et nous étreint, quelquefois elle ne nous laisse pas un instant de repos et nous jette avec violence dans le désespoir. Nous sommes déconcertés par notre destinée : nous sentons d'une part un besoin insatiable de jouir, et de l'autre nous n'aboutissons qu'à souffrir.

L’énigme nous est résolue par la foi mais nous éprouvons quelque peine à accepter ses enseignements. Marie traversant toutes ses Douleurs successives et en terminant la longue série sur le Calvaire, au pied de la Croix, sur la pierre froide du sépulcre, dans la demeure vide de son Fils et sur une terre qui ne le possède plus que dans un sacrement plein de silence, quoique surabondant de grâces et de charmes ; Marie, par toutes ses Douleurs, projette sur cette loi de la souffrance une lumière en adoucissant toutes les âpretés et inclinant toute âme chrétienne à se courber sous son joug. Le fait d'une Mère si bonne et si sainte, abreuvée de tant d'amertumes, adoucit pour nous la dureté apparente de la doctrine, et nous y adhérons plus volontiers en pensant que si elle est juste et sainte à l'égard de Marie, elle doit l'être à bien plus forte raison pour nous.

Croire qu'il faut souffrir et qu'il est juste que nous souffrions, c'est déjà beaucoup ; mais être pratiquement et efficacement porté à prendre avec courage et sans trop de répugnance les peines et les souffrances de la vie quotidienne, c'est une bien plus grande grâce. Cette grâce nous la trouvons infailliblement dans la considération et le culte des mystères douloureux de Marie. En présence de Marie qui souffre, nous ne pouvons que nous décider à souffrir nous-mêmes ; car en nous comparant avec elle, nous ne trouvons que des motifs très puissants de nous résigner au sort que le péché nous a fait. Marie, toute pure d'innocence et toute sublime de vertus, a souffert et nous, souillés dès le principe et coupable de tant de fautes malgré la grâce, nous voudrions ne pas souffrir ! Marie a été accablée sous le poids écrasant de son martyr composé de douleurs les plus déchirantes, elle est demeurée ferme et constante au milieu de toutes ses tribulations ; et nous qui, en comparaison de notre Mère, nous n'avons à porter que des épreuves mesurées sur la faiblesse de notre pauvre nature et l'infirmité de notre vertu vacillante, nous pourrions décliner ces souffrances atténuées ! Marie n'avait pas besoin de souffrir afin de pourvoir à son bonheur éternel ; il était assuré à l'avance par la bonté de la munificence divine à son égard en raison de sa sainteté ; cependant spontanément elle a voulu embrasser toutes les souffrances qui lui avaient été préparées, et elle aurait voulu en accroître encore le nombre et l'intensité, s'il eût été possible. Et nous, auxquels la souffrance est indispensable comme une nécessaire réparation, une source féconde de mérites, une sauvegarde contre les tendances sensuelles de notre nature, nous refuserions notre salut et notre paradis qu'elle renferme ! Nous ne pourrions ne pas entendre au fond de notre conscience la voix qui censurerait notre conduite et nous reprocherait notre lâcheté, si nous ne voulions pas de la souffrance ! Tels sont les fruits de la contemplation des Douleurs de Marie : nous sommes décidés par elle à prendre avec générosité ce que, selon la pente de notre nature, nous rejetterions avec promptitude.

Bien plus, en nous affectionnant aux Douleurs de Marie, en tenant nos yeux et nos cœurs appliqués à les contempler, nous prenons le meilleur moyen de répandre sur tout ce que nous avons à supporter de pénible et de douloureux une ineffable suavité. Par la vertu qui s'échappe des Douleurs de notre Mère endurées avec tant de paix et de patience, tant de joie intérieure et de consolation surnaturelle, ce qu'il y a de plus dur et de plus amer se trouve transformé en ce qu'il y a de plus doux et de plus délicieux [ Cf. « le Traité de la vraie dévotion » de saint Louis Marie de Monfort ] : c'est le rayon de miel déposé dans la gueule du lion qui, naguère, causait tant de blessures et de ravages. On arrive à la compréhension du dernier mystère qui explique toutes choses, et qui consiste en ce que l'amour et la douleur soit inséparables sur cette terre, l'un appelant l'autre par une attraction irrésistible ; car l'amour se trouverait dépouillé de sa preuve la plus certaine s'il ne souffrait pas, et la douleur manquerait de son unique support si elle n'était pas animée par l'amour. Unis ensemble, ils se communiquent leur efficacité réciproque, et alors l'amour se satisfait dans la douleur, pendant que la douleur se réjouit dans l'amour. Et cette union est la lumière, la force, la consolation, le tout de la vie chrétienne. C'est le signe des chrétiens élus à la suite de Celle qui est la privilégiée entre toutes les créatures. C'est la source du bonheur infini et éternel au milieu duquel la douleur, perdant tout son aiguillon, ne restera plus que comme un souvenir glorieux et consolateur.

De si grands avantages, dans un sujet de tant d'importance, montre bien péremptoirement que c'est promouvoir nos intérêts les plus chers que d'honorer la Mère de Douleurs.

Rien n’est donc plus certain qu'au triple point de vue de la justice, de la reconnaissance et de nos propres intérêts, nous devons avoir une dévotion spéciale envers les Douleurs de Marie.

 

 

 

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