Sur les Sept Douleurs de Marie,
Mère de Dieu :
avec des exemples historiques

Par Alphonse-Marie de Liguori

 

1838

(Mis à disposition par Google livres.)

 

 

PREMIÈRE DOULEUR

DE LA PROPHÉTIE DE S. SIMÉON

 

D

ans cette vallée de larmes l'homme naît pour pleurer, et chacun ici-bas doit souffrir les maux qui lui arrivent journellement. Mais la vie serait bien plus malheureuse, si chacun connaissait les autres maux qu'il devra éprouver par la suite (Senec. ep. 98). Le Seigneur nous fait la grâce de ne pas nous montrer les croix qui nous attendent, afin que du moins nous ne les portions qu'une seule fois. Mais il ne fit pas la même grâce à Marie ; Dieu voulait qu'elle fut la Reine des Douleurs, toute semblable à son Fils, et qu'elle eut sans cesse présentes à l'esprit, pour les souffrir continuellement, toutes les peines qui l’attendaient, savoir celles de la Passion et de la Mort de son Fils bien-aimé. Saint Siméon, après avoir reçu le divin Enfant entre ses bras, annonça à Marie que son Fils serait l'objet des contradictions et des persécutions des hommes, et que son cœur maternel serait percé d'un glaive de douleur.

Cette prophétie changea en tristesse toute la joie de Marie, parce que quoique la Mère de Dieu connu déjà auparavant le sacrifice qui devait se faire de la vie de son Fils pour le Salut du monde, néanmoins elle connut alors en particulier et plus distinctement toutes les souffrances et la mort cruelle qui lui étaient destinées. Elle connut qu'il devait être contredit, et contredit en tout : contredit dans sa doctrine, puisque bien loin qu'on le reconnût pour Fils de Dieu, on le regarderait comme un blasphémateur, quand il dirait qu'il l'était. (Jo. 9, 22. Mat. 13, 55. Mc. 9, 3. Jo. 7, 16. Lc. 22, 64. Jo. 20,20. Lc. 7, 34. Mat. 9). Contredit en fait d'estime, puisqu'il était de famille royale, et qu'il fut méprisé comme s'il eût été de la plus de vile populace. Il était la Sagesse même, et il fut traité d'ignorant, de faux prophète, d’insensé, de buveur, de gourmand, d'ami des gens de mauvaise vie, de magicien, d'hérétique et de démoniaque : en un mot, Jésus-Christ fut regardé comme un scélérat, si notoire, qu'il ne fallait pas même de procès pour le condamner. Jésus devait être contredit dans l'âme, puisque son Père même, pour satisfaire à la divine Justice, le contredit, et ne le délivrant pas de sa Passion, le livra à la crainte, à l'ennui, à la tristesse, et que la peine intérieure qu'il endura, lui excita une sueur de sang. Enfin, Jésus fut contredit et persécuté dans son corps, puisqu'il fut déchiré dans tous ses membres, et qu'il expira sur un gibet.

David, au milieu de tous ses délices et de ses grandeurs royales, quand le prophète Nathan lui annonça la mort de son fils (2. Reg. 12), il ne pouvait se consoler ; il pleura, il jeûna, il coucha sur la terre. Marie reçut avec paix la prophétie de la mort de son Fils ; mais quelle douleur ne devait-elle pas souffrir continuellement, en voyant toujours cet aimable Enfant, en l'entendant prononcer les paroles de vie éternelle, en admirant sa conduite vraiment sainte ? Abraham souffrît un grand tourment pendant les trois jours qu'il dut passé avec son fils Isaac, sachant qu'il devait l'immoler. Marie dut endurer la même peine, non pendant trois jours, mais pendant 33 ans ; que dis-je la même peine ? Elle du souffrir une peine d'autant plus grande, que son Fils était plus aimable que celui d'Abraham. Tant que Marie vécut sur la terre, elle ne passa pas un moment sans que cette douleur ne lui perça le cœur. Ah ! Mon fils, disait-elle, je vous serre dans mes bras, vous êtes l'unique objet de mon amour ; mais plus vous m'êtes cher, plus vous devenez pour moi un bouquet de myrrhe et de douleur, quand je pense aux peines qui vous sont réservées. Celui qui est la force des saints devait essuyer toutes les horreurs du trépas ; la Beauté du paradis devait être défigurée ; le Maître du monde enchaîné comme un criminel ; le Créateur de l'univers tout couvert de blessures ; le souverain Juge du ciel et de la terre accusé et condamné ; la Gloire des cieux méprisée ; le Roi des rois couronné d'épines et traité en roi de théâtre. (S. Bern. ser. 10, 3. ser. 2. a.3.c.1).

On lit dans l'Évangile qu'à mesure que Jésus-Christ croissait en âge, il croissait aussi en grâce auprès de Dieu et des hommes ; c'est-à-dire qu'il croissait en sagesse et en grâce auprès des hommes, quant à leur opinion ; et auprès de Dieu, parce que (S. Thom. 3. p.q.7.a.12) toutes ses actions auraient pu servir à augmenter toujours plus son mérite, si il n'y eut reçu dès le commencement la plénitude consommée de la grâce, à raison de l'union hypostatique. Mais si Jésus croissait en estime et en amour auprès des autres, à plus forte raison auprès de Marie, et plus cette tendre Mère concevait d'amour pour son Fils, plus aussi elle concevait de douleur en pensant qu'elle devrait le perdre par une mort si cruelle. Ce glaive de douleur, prédit par saint Siméon, lui déchirait plus vivement le cœur, à proportion que le temps de sa Passion approchait.

Puisque Jésus notre Roi et sa Très Sainte Mère ne refusèrent pas de souffrir pour nous une peine si cruelle, et qui dura autant que leur vie, il n'est pas juste que nous nous plaignons quand nous souffrons quelque chose. Jésus crucifié apparu à une personne qui souffrait une grande tribulation, et l'anima à rester en croix avec lui. Seigneur, vous n'avez souffert en croix que trois heures, répondit-elle, mais j'y suis depuis plusieurs années. Sachez, reprit le Sauveur, que depuis le premier instant de la conception, j'ai toujours souffert dans mon cœur ce que je souffris ensuite à ma mort sur la croix. Ainsi, quand nous souffrons aussi quelque affliction, et que nous nous en plaignons, figurons-nous que Jésus et Marie sa Mère nous adressent les mêmes paroles.

EXEMPLE

Un jeune homme avait la dévotion de visiter chaque jour une image des douleurs de Marie, percé de sept glaives. Une nuit il eut le malheur de tomber en péché mortel, et quand il fut le matin visiter la même image, il s'aperçut qu'il n'y avait pas seulement sept glaives, comme les autres fois, mais qu'il y en avait huit. Tandis qu'il était occupé à regarder ce prodige, il entendit une voix qui lui dit que c'était son péché qui avait ajouté ce huitième glaive au cœur de Marie ; à l'instant, tout attendri et pénétré de la plus vive douleur d'avoir offensé Dieu, ce malheureux jeune homme alla se confesser, recouvra la grâce par l'intercession de Marie.

PRIÈRE
C

ombien de glaives, ô ma sainte Mère, n'ai-je pas enfoncé dans votre cœur ! Mes péchés sont en si grands nombres ! Non, non, ce n'est pas vous qui devez souffrir de telles peines : vous êtes innocente ; c'est à moi qu'elles sont dues, puisque je suis couvert de tant d'iniquités. Mais puisque vous avez voulu tant souffrir pour moi, obtenez-moi encore, ô Marie, par vos mérites, une grande douleur de mes fautes, et la patience dans les maux de cette vie, qui seront toujours légers en comparaison de mes dettes, puisque j'ai tant de fois mérité l'enfer.

 

SECONDE DOULEUR

DE LA FUITE DE JÉSUS EN ÉGYPTE

 

L

e cerf percé d'une flèche porte partout où il va sa douleur et la flèche ; de même la Mère de Dieu, après la prophétie de saint Siméon, porta partout sa douleur, causée par le continuel souvenir de la Passion de son Fils. Jésus était cette flèche qui perçait le cœur de Marie ; car plus elle le voyait aimable, plus elle souffrait de devoir le perdre par une mort si cruelle. Voilà la première douleur ; considérons maintenant sa fuite en Égypte.

Hérode ayant appris que le Messie promis était né, craignait qu'il ne lui ôta le royaume. Ce roi impie voulait savoir des Mages le lieu où serait né le Messie pour lui ôter la vie ; mais se voyant trompé par les Mages, il ordonna la mort de tous les enfants nouvellement nés, qui se trouvaient alors aux environs de Bethléem. Un ange apparu en songe à Saint-Joseph, et lui ordonna d'aller en Égypte avec Jésus et Marie. Saint-Joseph en fit part à Marie, et prenant l'enfant Jésus, ils se mirent en voyage. Ce fut alors que cette mère affligée connut que la prophétie de saint Siméon sur le sort de son Fils commençait à se vérifier, puisqu'à peine né, Jésus était poursuivi à mort.

On peut conjecturer combien souffrit Marie dans ce voyage. Le chemin pour arriver en Égypte était long, la route était très mauvaise et peu fréquentée ; c'était en hiver, de sorte qu'ils eurent à supporter toutes les intempéries. Marie avait alors quinze ans ; elle était d'un tempérament délicat, et sans habitude de semblables voyages. Ils n'avaient aucun secours humain. Quel touchant spectacle de voir cette jeune et tendre Mère en fuite avec un enfant nouvellement né ! Quelle pouvait être leur nourriture, si ce n'est un morceau de pain dur porté par saint Joseph, ou reçu en aumône ? Ou devaient-ils reposer la nuit dans une route déserte, où il n'y a pas d'habitations ? Ils dormaient sur le sable, sous un arbre, exposés aux injures de l'air, aux insultes des voleurs, et à la fureur des bêtes sauvages si communes en Égypte. Oh ! Sans doute, en rencontrant ces trois grands personnages, on les aurait pris pour trois pauvres mendiants vagabonds.

Arrivés en Égypte, ils y vécurent dans la plus grande pauvreté pendant les sept ans qu'ils y demeurèrent. Ils étaient étrangers, inconnus, sans revenus, sans argent, sans parents ; ils avaient peine à vivre dans leur travail ; Marie était si pauvre, qu'il lui arrivait quelquefois de n'avoir pas un morceau de pain pour donner à son Fils, qui pressé de la faim venait le lui demander. Ces faits sont appuyés sur les récits d'auteurs respectables.

Après la mort d'Hérode, l'ange apparut de nouveau en songe à Saint-Joseph, et lui ordonna de retourner en Judée. Saint Bonaventure, en méditant ce retour, il y voit pour Marie de grands sujets de douleur, en ce que Jésus, alors âgé de sept ans, était trop grand pour qu'on le porta, et encore trop faible pour faire la route à pied.

En considérant Jésus et Marie errants, nous devons aussi nous résigner à vivre sur la terre comme dans un pèlerinage, sans nous attacher aux biens que le monde nous offre, biens que nous devons bientôt quitter pour passer à l'éternité. Nous devons embrasser les croix et les souffrances, puisqu'on ne peut vivre sans croix en ce monde. On ne reçoit pas de grâces, sans qu'il en coûte des souffrances. Veut-on moins souffrir en cette vie ? Voici le grand moyen : il faut prendre avec soi Jésus et Marie ; quand on porte dans son cœur un tel Fils et une telle Mère, et qu'on les aime véritablement, les peines deviennent légères, douces et agréables. Aimons-les donc, consolons Marie, en plaçant dans nos cœurs son Fils, qui est encore aujourd'hui persécuté des hommes par leurs péchés.

EXEMPLE

Marie apparut un jour à la B. Collette, et lui ayant fait voir dans un berceau l'enfant Jésus mis en pièces, elle lui dit : voilà comme les pécheurs traitent sans cesse mon Fils, en renouvelant sa mort et mes douleurs ; priez pour eux, ma fille, afin qu'ils se convertissent. Une autre personne pieuse, méditant un jour la persécution que Jésus eut à souffrir de la part d'Hérode, entendit un grand bruit, puis elle vit apparaître un très bel enfant, hors d'haleine, qui fuyait, et lui dit : aidez-moi ; cachez-moi ; je suis Jésus de Nazareth, je me dérobe à la fureur des pécheurs qui me veulent tuer, et qui me poursuivre comme Hérode : sauvez-moi.

PRIÈRE
Ô

Marie ! C'était donc peu pour les hommes que d'avoir persécuté votre Fils bien-aimé, jusqu'à le faire mourir de leurs propres mains ; il fallait encore qu'Ils continuassent à l'outrager par leurs péchés après sa mort, et à ne mettre ainsi aucun terme à votre affliction, ô Mère des Douleurs ! Et cependant, ô mon Dieu ! je suis un de ces ingrats. Ah ! Ma mère, obtenez moi des larmes pour pleurer mon affreuse ingratitude. Je vous supplie par tout ce que vous avez souffert dans votre voyage d'Égypte, de m'assister dans le voyage que je fais vers l'éternité, pour que je puisse vous aller trouver dans le ciel, et y aimer mon Sauveur en la compagnie des bienheureux.

Ainsi soit-il.

 

TROISIÈME DOULEUR

JÉSUS EST PERDU ET RETROUVÉ DANS LE TEMPLE

 

S

aint Jacques dit que notre perfection consiste dans la vertu de la patience (Jac. 1,4). Ainsi le Seigneur nous ayant donné pour modèle la bienheureuse Vierge Marie, il fallut qu'il la combla de peines, pour que nous puissions admirer en elle et imiter sa patience héroïque. Une des plus grandes douleurs que la Mère de Dieu souffrit en sa vie, fut celle qu'elle éprouva en perdant son Fils dans le temple. Celui qui naît aveugle, sent peu la peine d'être privé de la lumière du jour : mais celui qui a jouit autrefois de la vue et de la lumière, est beaucoup plus affligé quand il devient aveugle. De même ces âmes malheureuses que la fange de la terre aveugle, et qui n'ont presque pas connu leur Dieu, ne sentent guère la peine qu'il y a de ne le point trouver ; mais celui qui, éclairé de la lumière céleste, a été fait digne de trouver par l'amour la présence du souverain Bien, celui-là serait inconsolable s'il en était privé. Combien donc dut être douloureuse à Marie la perte qu'elle fit de son cher Jésus à Jérusalem, où elle passa trois jours sans le trouver ! Cette perte lui fut d'autant plus sensible qu'elle avait coutume de jouir plus continuellement de cette divine présence.

Marie allait chaque année avec saint Joseph et l'enfant Jésus visiter le temple à la solennité de la Pâque ; quand Jésus fut âgé de douze ans, il demeura à Jérusalem et d'abord d'elle ne s'en aperçut pas. Dès qu'elle fut arrivée à Nazareth, elle demanda des nouvelles de son Fils ; ne l'ayant pas trouvé, elle retourna de suite à Jérusalem pour le chercher, et ne le rencontra qu'au bout de trois jours. Quelle dut être durant ces trois jours l'affliction de cette Mère ! (1 Cant.3.) Mon Jésus ne paraît pas, disait Marie, je ne sais plus quoi faire pour le retrouver ; mais où irai-je sans mon trésor ? Marie pleurait jour et nuit, et priait sans cesse Dieu de lui rendre son Fils ; souvent durant tout ce temps elle répétait à Jésus les paroles de l'épouse : Ô mon Fils ! Apprenez-moi où vous êtes, afin que je n'aille plus de tous côtés vous chercher en vain. (Cant. 1,6.) Marie dans les autres douleurs avait Jésus avec elle ; elle souffrit dans la prophétie qui lui fut faite par saint Siméon dans le temple, elle souffrit dans sa fuite en Égypte, mais toujours avec Jésus ; dans la douleur que nous méditons, elle souffre loin de Jésus, et sans savoir où il est. (Ps. 27). Elle disait en versant des torrents de larmes : hélas ! Je n'ai plus avec moi la lumière de mes yeux, mon cher Jésus : il est loin de moi, et je ne sais où il est. Marie, à cause de son amour pour Jésus, souffrit plus en le perdant que tout autre martyr n'a souffert à sa mort. (Origen.Hom ; inf. Oct. Epiph) Ces trois jours furent bien longs pour Marie ; ils lui parurent trois siècles ; ils furent pour elle des jours d'amertume, et dénué de toute consolation. qui pourrait me consoler, disait-elle avec Jérémie, puisque celui qui le peut est loin de moi ? Aussi mes yeux ne cessent-t-ils de verser des pleurs.

Dans ses autres douleurs, Marie comprenait la cause et la fin, qui était la Rédemption du monde, et la volonté de Dieu ; mais dans celle-ci, elle ne savait qu'elle était la cause de l'éloignement de son Fils. Cette Mère des Douleurs s'affligeait de voir que son Fils s'était éloigné d'elle, parce que sa grande humilité lui faisait croire qu'elle était indigne de rester plus longtemps près de lui pour l'assister ici-bas, et avoir soin d'un si grand trésor. Qui sait, disait-elle en elle-même, si je l'ai servi comme il faut ? Si j'ai commis quelques négligences qui l'ait porté à me quitter ? Il est certain qu'il n'y a pas de plus grande peine pour une âme qui aime son Dieu, que la crainte de lui avoir déplu. Voilà pourquoi Marie, après l'avoir trouvé, ne lui fit pas une réprimande, comme les hérétiques le prétendre ; mais elle voulut seulement lui montrer la douleur qu'elle avait éprouvée durant son éloignement, à cause de l'amour qu'elle avait pour lui.

Cette douleur de Marie doit rassurer ces âmes qui sont désolées de ne pas jouir de la douce et sensible présence de leur Dieu, comme elles en jouissaient autrefois ; qu'elles pleurent, mais qu'elles pleurent en paix, comme Marie pleura l'éloignement de son Fils, et qu'elles ne craignent pas pour cela d'avoir perdu la divine grâce, car le Sauveur dit à sainte Thérèse : nul ne se perd sans le connaître, et nul n'est trompé sans vouloir l'être. Si le Seigneur s'éloigne des yeux de cette âme qui l'aime, il ne s'éloigne pourtant pas de son cœur. Souvent il se cache, pour qu'on le cherche avec plus de désirs et d'amour. Mais si l'on veut trouver Jésus, il faut le chercher, non parmi les délices et les plaisirs du monde, mais parmi les croix et mortifications, à l'exemple de Marie.

Nous ne devons chercher en ce monde d'autre bien que Jésus. Job ne fut pas malheureux quand il perdit tout ce qu'il possédait, biens, enfants, santé, honneur, tout en un mot, jusqu'à passer du trône sur un fumier ; non sans doute : mais parce qu'il était avec son Dieu, il était heureux. Il n'y a véritablement de malheureuses que les âmes qui ont perdu leur Dieu. Si Marie pleura trois jours l'éloignement de son Fils, combien ne devraient pas pleurer les pécheurs, auxquels le Seigneur a dit : vous n'êtes plus mon peuple, je ne suis plus votre Dieu (Os. 1,9) ! L'effet du péché est de séparer l'âme d'avec Dieu (Is. 59,2). Quand les pécheurs posséderaient tous les biens de la terre, après qu'ils ont perdu Dieu, tout devient pour eux fumée et afflictions d'esprit (Eccl. 1,14). Mais ce qu'il y a de plus fâcheux pour ces pauvres pêcheurs, c'est que s'ils viennent à perdre un bœuf, ils s'empressent de le chercher ; s'ils perdent une brebis, ils font toutes les diligences possibles pour la retrouver ; mais s'ils perdent leur souverain bien, qui est Dieu, ils mangent, boivent et prennent du repos.

EXEMPLE

Un jeune Indien voulant sortir de sa chambre pour aller commettre un péché, entendit une voix qui lui disait : arrête, où vas-tu ? Il se tourna, et voit une statue de Marie dans les douleurs, qui retire de son sein un des glaives qui s'y trouvaient enfoncés, et lui dit en lui présentant ce glaive : prends-le, et frappe-moi plutôt que de blesser mon Fils par ce péché. À ces mots le jeune homme se prosterna, et tout contrit, il demanda à Dieu et à Marie le pardon de sa faute et l'obtint.

PRIÈRE
Ô

Vierge bénie ! Pourquoi vous affligez-vous en cherchant votre Fils ? Est-ce parce que vous ne savez où il est ? Mais ne vous apercevez-vous pas qu'il est dans votre cœur ? Ne savez-vous pas qu'il se plaît au milieu des lys ? C'est vous-même qui l'avez dit (Cant. 1,16). Vos pensées, vos affections, toutes humbles, toutes pures, toutes saintes, ne sont-elles pas autant de lys qui convient le Divin époux à habiter en vous ? Ah ! Marie, vous soupirez après Jésus, vous qui n'aimez rien autre que Jésus ! C'est à moi et à tant d'autres pécheurs, qui ne l'aiment pas, et qui l'ont perdu par leurs péchés, de s'abandonner aux soupirs. Ô ma Mère, la plus aimable de toutes les mères ! Si par ma faute votre Fils n'est pas encore rentrer dans mon âme, faites-le-moi trouver vous-même. Je sais bien qu'il se fait trouver à quiconque le cherche, mais faites-le que je le cherche comme il faut. Vous êtes la porte par laquelle on arrive toujours à Jésus, c'est par-vous que j'espère le trouver.

Ainsi soit-il.

 

QUATRIÈME DOULEUR

MARIE RENCONTRE JÉSUS ALLANT À LA MORT

 

P

our concevoir toute l'étendue de la douleur de Marie aux approches de la mort de Jésus, il faut considérer l'amour que cette bonne Mère portait à son fils. Toutes les mères ressentent les peines de leurs enfants autant que les leurs propres ; c'est pour cela que la cananéenne en priant le Sauveur de délivrer sa fille tourmentée du démon, lui dit d'avoir pitié d'elle-même, d'elle mère, et non de sa fille (Mat.15, 22). Mais quelle mère n’aima jamais son Fils autant que Marie aima son cher Jésus ? Il était son Fils unique, elle l'avait élevé avec tant de peine ; il était en même temps et son Fils et son Dieu venu sur la terre pour allumer dans tous les cœurs le feu du divin amour (Lc. 12, 59). De quelles flammes n'embrasa-t-il pas celui de sa Sainte Mère, qui était un cœur pur et vide de toute affection humaine ? En un mot, le Cœur de Jésus et celui de Marie n'en faisaient qu'un. Ce mélange de servante et de mère, de Fils et de Dieu, formèrent dans le cœur de Marie un incendie composé de mille autres incendies. Mais tout cet incendie d'amour se changea au temps de la Passion en une mer de douleurs : si l'on réunissait toutes les douleurs du monde, elles n'égaleraient pas celles de Marie (S.Bern.1, 3.t.45). Plus elle l'aima tendrement, plus elle eut de douleur en le voyant souffrir, surtout lorsqu'elle le rencontra avec sa croix, se rendant, après sa condamnation, au lieu de son supplice. Voilà le quatrième glaive de douleur que nous allons considérer aujourd'hui.

Aux approches de la Passion du Sauveur ; les yeux de Marie étaient toujours plein de larmes, en pensant au Fils bien-aimé qu'elle était sur le point de perdre en ce monde ; une sueur froide coulait sur tous ses membres, par la crainte qu'elle avait de ce prochain spectacle de douleur. Ce jour depuis si longtemps prévu était enfin arrivé, Jésus prit congé de sa Mère, pour aller à la mort. Les disciples de Jésus-Christ se rendaient tour à tour auprès de cette Mère affligée, pour lui porter des nouvelles de leur Maître, mais ils n'avaient que des nouvelles alarmantes, et Marie ne recevait aucune consolation (Thren.1,12). L’un lui annonçait les mauvais traitements que Jésus avait soufferts chez Caïphe, l’autre les mépris qu'il avait essuyés chez Hérode. Saint-Jean vint ensuite, et lui apprit que l'inique Pilate avait condamné le Sauveur dont il avouait l'innocence, à mourir sur la Croix. Ah ! Mère infortunée, lui dit Saint Jean, votre Fils vient d’être condamné à la mort, et déjà il est sorti en portant lui-même sa Croix pour aller au Calvaire ; hâtez- vous de venir, si vous voulez le voir et lui dire adieu sur le chemin où il doit passer.

Marie part avec Saint-Jean, et les traces de sang lui indiquent que son Fils est déjà passé. Que de paroles injurieuses contre son Fils, que d'insultes contre elle-même Marie ne dût-elle pas entendre proférer aux juifs qui la connaissaient ! Mais sa douleur fut au comble quand elles vit les clous, les marteaux, les cordes, tous les instruments de la mort de son Fils, le héraut qui publia au son de la trompette la sentence rendue contre Jésus, les ministres de la justice qui le suivaient, le peuple accourant en foule : tout cet appareil déchirait le cœur de Marie. Mais elle aperçoit enfin un jeune homme tout couvert de sang, et dont le corps ne présente plus qu'une plaie depuis les pieds jusqu'à la tête ; il est couronné d'épines, et une lourde croix pèse sur ses épaules ; elle le regarde et ne le reconnaît presque pas (Is,100, 53.). Les blessures, les meurtrissures, le sang dont il est couvert, le rendent semblable à un lépreux. Enfin l'amour le lui faire reconnaître. Qu'elle fut alors, dit saint Pierre d'Alcantara, l'amour et la crainte qu'éprouva le cœur de Marie ? D'un côté elle désirait le voir, de l'autre elle n'osait regarder une figure si digne de compassion. Jésus écarta de ses yeux un grumeau de sang qui les offusquait, regarda sa Mère, et la Mère regarda son Fils. Ah ! Regards douloureux, qui comme autant de traits, percèrent ces deux belles âmes si attachées l'une à l'autre ! Marguerite, fille de Thomas Morus, lorsqu'elle rencontra son père que l'on conduisait à la mort, ne put lui dire que ces mots : Ô mon père ! ô mon père ! Et s'évanouit à ses pieds. Marie, à la vue de son Fils qu'on menait sur le Calvaire, ne s'évanouit point, parce qu'il n'était pas convenable que cette divine Mère perdit l'usage de la raison dit le P. Suarez ; elle ne mourut pas, parce que Dieu la réservait à une plus grande douleur ; mais si elle ne mourut pas, elle eut néanmoins une douleur capable de lui donner mille morts.

Marie voulait embrasser Jésus, les soldats la repoussèrent. Vierge sainte, où allez-vous ? Au calvaire ? Aurez-vous la force d'y voir attaché à la Croix celui qui est votre vie (Deut, 28,26.) ? Mais quoique le spectacle de la mort de Jésus dû causer à sa Mère la plus affreuse des douleurs, Marie ne voulut point l'abandonner : le Fils précède et la Mère le suit, pour être aussi crucifiée avec lui. En voyant une lionne suivre son lionceau qu'on mène à la mort, une autre bête féroce en aurait compassion. N'en serons-nous pas pénétrer en voyant Marie qui suit son agneau sans tâches qu'on va immoler ? Compatissons donc à ses douleurs, tâchons d'accompagner la Vierge et son Fils, en portant avec patience les croix que le Seigneur nous envoie. Saint Chrysostome demande pourquoi Jésus-Christ, qui veut être seul dans les autres peines, veut être aidé par le Cyrénéen en portant sa croix et il répond : la seule croix de Jésus-Christ ne suffit point pour nous sauver, si nous ne portons aussi la nôtre avec résignation jusqu'à la mort.

EXEMPLE

Le Sauveur apparut un jour à une bonne âme et lui dit : pense à moi et m'aime ; je penserai à toi, et je t'aimerai. En même temps il lui présenta un bouquet de fleurs avec une croix, pour lui montrer que les consolations des saints sur la terre doivent toujours être accompagnées de la Croix. C'est la Croix qui unit les âmes à Dieu. Le R. Jérôme Émilien étant soldat et rempli de vices, fut renfermé par ses ennemis dans une tour. Là, frappé du malheur qui venait de lui arriver, et inspiré de Dieu de changer de vie, il recouru à la sainte Vierge, et dès lors, avec le secours de cette bonne Marie, il commença à vivre en saint, au point qu'il mérita de voir dans le ciel la place que Dieu lui avait préparée. Il devint ensuite fondateur d'ordre, mourut en odeur de sainteté, et a été mis dernièrement par l'Église au rang des bienheureux.

PRIÈRE
Ô

Mère de douleur ! Par le mérite de la douleur que vous ressentîtes en voyant conduire à la mort Jésus votre Fils bien-aimé ; obtenez-moi la grâce de porter aussi avec patience les croix qu'il plaît à Dieu de m'envoyer. Heureux, si je puis vous accompagner avec ma croix jusqu'à la mort ! Vous et Jésus, qui étiez innocents, avez porté une croix bien pesante, et moi qui suis un pêcheur, moi qui ai mérité l'enfer, je refuserais de porter la mienne ! Ah ! Vierge Immaculée, c'est de vous que j'attends mon secours, pour souffrir avec patience la Croix de cette misérable vie.

Ainsi soit-il.

 

CINQUIÈME DOULEUR

MORT DE JÉSUS

 

C

ontemplons maintenant une nouvelle espèce de martyre. C'est une mère condamnée à voir périr dans des tourments affreux un fils innocent qu'elle aime de tout son cœur. Il n'est pas besoin dit saint Jean, de dire autre chose du martyre de Marie ; regardez-la tout près de la croix, en face de son Fils mourant, et considérez s'il est une douleur semblable à la sienne. Ce fut le cinquième glaive de douleur qui perça le Cœur de Marie.

Dès que notre divin Rédempteur fut arrivé au lieu de son supplice, les bourreaux le dépouillèrent de ses vêtements, et attachèrent à la croix ses pieds et ses mains adorables. Après l'avoir crucifié, ils se retirent et l'y laissent mourir. Les bourreaux l'abandonnent, mais il n'en est pas ainsi de Marie. Elle s'avance alors plus près de la Croix, pour assister à sa mort. Pourquoi, ô ma Reine ! Lui dit st Bonaventure, pourquoi aller sur le Calvaire, pour y voir mourir ce Fils bien-aimé ? N'auriez-vous pas dû être retenue par la honte, puisque son opprobre était aussi le vôtre ? Voir un Dieu crucifié par ses propres créatures, l'horreur d'un tel forfait ne devait-il pas vous arrêter ? Vous oubliez vos propres douleurs pour ne penser qu'à la mort de votre cher Fils : vous voulez y être présente pour compatir à ses maux. Ah ! Véritable Mère, et Mère tendre et aimante, rien, même la crainte et les horreurs de la mort, rien n'a pu vous séparer de votre Fils bien-aimé ! Grand Dieu, quel spectacle de voir ce Fils si cher à sa Mère, à l'agonie sur la Croix, et sous la même Croix sa Mère agonisante qui souffrait les mêmes peines que son Fils ! (Rev. S. Brig. L.1, c. 10, et l.4, c. 70).

Toutes les peines de Jésus étaient autant de blessures au cœur de Marie. Il y avait sur le Calvaire, dit S. Chrysostome, deux autels, où se consommaient deux grands sacrifices : l’un dans le corps de Jésus, et l'autre dans le cœur de Marie. Mais plutôt il n'y avait qu'un seul autel, c'est-à-dire la seule Croix du Fils, où étaient immolées deux victimes à la fois, le Fils et la Mère. Ô Marie, où êtes-vous ? Êtes-vous prêt de la Croix ? Ah, je dirai avec bien plus de raison que vous êtes sur la Croix, pour vous y sacrifier en même temps que votre Fils. Tels sont les expressions de Saint-Augustin, S. Bonaventure, S. Bernard et S. Bernardin de Sienne.

Les mères évitent la présence de leur Fils mourant : mais si jamais une mère est obligée d'assister son fils dans ses derniers moments, elle lui fournit tous les soulagements qu’elle peut lui donner ; elle lui offre des rafraîchissements et tâche de calmer sa douleur. Mais pour vous, ô la plus affligée de toutes les mères ! Ô Marie ! Vous devez assister Jésus mourant, sans pouvoir lui présenter aucun soulagement. Marie entendit son fils indiquer sa soif, mais il ne lui fut point permis de lui donner un peu d’eau pour étancher cette soif brûlante : elle voyait que retenu par les clous sur ce lit de douleur, son Fils ne pouvait trouver de repos : elle voulait l'embrasser pour le soulager dans ses souffrances ou du moins pour le faire expirer dans ses bras ; mais elle ne le pouvait pas : elle voyait que Jésus, plongé dans une mer de douleurs, cherchait quelqu'un qui le consola (Is. 63) ; mais quelle consolation pouvait-il attendre de ses ennemis ? Les uns le blasphémaient et l’insultaient, les autres se moquaient de lui. (Math. 27).

La douleur de Marie fut considérablement augmentée lorsqu'elle entendit Jésus se plaindre sur la Croix de ce que le Père éternel lui-même l'avait abandonné, paroles qu'elle ne put jamais plus oublier de toute sa vie. Marie voyait son cher Jésus affligé sous tous les rapports : elle voulait le soulager, mais ne le pouvait : et ce qui l'affligeait davantage, c'était de voir qu'elle-même, par sa présence et par sa douleur, augmentait les peines de son Fils. La même peine qui remplissait le cœur de Marie, rejaillissait sur celui de Jésus pour le combler d'amertume, Jésus sur la Croix souffrit plus la compassion pour sa Mère, que de toutes ses autres douleurs : de sorte que Marie vivait en mourant, sans pouvoir mourir.

On s'étonnait qu'il n'échappât à Marie ni paroles ni plaintes au milieu d'une si grande douleur : la bouche de Marie ne parlait pas, mais son cœur offrait à la divine justice la vie de son Fils pour notre salut. Par le mérite de ses douleurs, elle coopéra à nous faire naître à la vie de la grâce, de sorte que nous sommes enfants de ses douleurs. Si dans cette mer de tristesse Il entra dans le cœur de Marie quelque soulagement, c'était de savoir que par le moyen de ses douleurs elle procurait notre salut éternel. En effet, ce furent là les dernières paroles de Jésus avant sa mort ; elles furent le dernier gage de son amour pour nous ; il nous laissa Marie pour mère, en nous déclarant ses enfants dans la personne de Jean. Marie commença dès lors à remplir envers nous cet office de mère ; ce fut par ses prières que le bon larron se convertit et se sauva ; depuis cette époque Marie ne cesse et ne cessera jamais de contribuer à notre salut.

EXEMPLE

Un jeune homme de Pérouse promit son âme au démon, à condition qu'il lui fit commettre un péché qu'il désirait. Après qu'il eut commis ce péché, le démon voulant qu'il satisfasse à sa promesse, le porta près d'un puits, mais effrayé de la mort, il dit à son ennemi qu'il n'avait pas le courage de s'y jeter, et que s'il voulait le faire mourir, il n'avait qu’à le pousser pour le faire tomber. Le pérusien portait un scapulaire : Ôte-le, lui dit le démon et je te pousserai. Le jeune homme qui reconnut la protection de la Vierge, ne voulut l'ôter. Le démon se retira confus ; le pécheur, plein de gratitude envers la Mère de Dieu sa protectrice, courut la remercier d'un si grand bienfait, et pénétré d'un vrai repentir de ses fautes, il voulut qu'on en conservât le souvenir dans cinq tableaux qu'il fit placer à l'autel de la Vierge, dans l'église de Sainte-Marie la Neuve, de Pérouse.

PRIÈRE
M

ère la plus affligée de toutes les mères, votre Fils qui était si aimable et que vous aimiez tant, vient donc de mourir ! Pleurez, vous avez raison de pleurer, et qui pourra vous consoler ? Vous ne pouvez être consolée qu’en pensant que Jésus par sa mort à vaincu l'enfer, ouvert aux hommes le Paradis qui leur avait été fermé, et fait la conquête de tant d'âmes. Du Trône de la Croix, il va régner sur les cœurs que son amour lui aura soumis, et qui le serviront avec amour. Permettez-moi, Sainte Mère, de rester à vos pieds pour pleurer avec vous, puisque j'ai péché et que j'ai plus de motifs de pleurer que vous. Mère de miséricorde, par la mort de mon Rédempteur, et par les mérites de vos Douleurs, j'espère mon pardon et le salut éternel.

Ainsi soit-il.

 

SIXIÈME DOULEUR

JÉSUS EST PERCÉ D’UN COUP DE LANCE ET DESCENDU LA CROIX

 

Â

mes chrétiennes, écoutez ce que dit aujourd'hui la Vierge affligée : je ne veux pas, ô mes filles bien-aimées, que vous veniez me consoler ; non, mon cœur n'est plus capable de consolation sur la terre après la mort de mon Fils. Si vous voulez me plaire, voici ce que je demande de vous : considérez-moi, et voyez si dans le monde il n'y eut jamais de douleur semblable à la mienne, depuis que je me suis vu enlever avec tant de cruauté l'objet de tout mon amour. Mais, ô ma Reine, puisque vous ne voulez pas être consolée, et que vous avez une si grande soif de souffrances, je vais vous dire que la mort de votre Fils n'a pas encore terminé vos douleurs. Vous serez aujourd'hui percée d'un autre glaive de douleur, en voyant percer d'un coup de lance le Cœur de ce Fils déjà mort, et en le recevant entre vos bras, lorsqu'on l'aura descendu de la Croix. Considérons la sixième douleur dont fut affligée cette pauvre Mère ; elle mérite notre attention et nos larmes. Jusqu'ici les douleurs sont venues sur Marie l'une après l'autre, mais en ce jour il semble qu'elles fondent sur elle toutes à la fois.

Il suffit de dire à une mère que son fils est mort, pour exciter tout son amour envers le fils qu'elle vient de perdre. Les regrets sont quelquefois atténués par le souvenir des chagrins causés par le défunt. Cette triste consolation ne put adoucir les douleurs de Marie. Jésus fut toujours le plus respectueux, le plus obéissant, le plus aimable de tous les fils. Qui pourrait donc comprendre l'immense Douleur de Marie ? Je vous présente, ô mon Dieu dit Marie au Père éternel, l'âme immaculée de mon Fils et du vôtre, qui vient vous obéir jusqu'à la mort. Votre justice est entièrement satisfaite, et votre volonté accomplie ; le grand sacrifice vient de se consommer par votre Gloire éternelle. Marie contempla le corps de son cher Jésus, et dit : Ô plaies causées par l'amour, je vous adore ; c'est par vous que le salut a été accordé au monde. Vous resterez ouvertes, pour être le refuge de ceux qui recourront à vous. Ô combien de pécheurs recevront par vous le pardon de leurs fautes, s'enflammeront d'amour pour le souverain Bien ?

Les juifs voulaient que le corps de Jésus fut aussitôt ôté de la Croix ; mais comme on ne pouvait en détacher les criminels avant que leur mort ne fut constatée, les soldats rompirent les jambes aux deux voleurs crucifiés avec le Sauveur. À cette vue Marie frissonna d'effroi, et leur dit : hélas ! Mon fils est déjà mort ; gardez-vous de l'insulter davantage, épargnez-moi ce tourment, à moi qui suis sa mère. À l'instant un soldat perça d'un coup de lance le cœur de Jésus. L'injure de ce coup de lance fut faite à Jésus, mais la douleur fut le partage de Marie. Les saints Pères pensent que ce fut-là proprement le glaive de saint Siméon prédit à Marie, glaive non de fer, mais de douleur, qui perça son âme dans le Cœur de Jésus, où elle demeurait toujours. (S. bern. de lam.V.)

Marie, craignant pour son Fils de nouvelles insultes, pria Joseph d'Arimathie d'obtenir de Pilate le corps de Jésus pour le garder après sa mort, et le délivrer de tous outrages. Pilate y consentit, et on descendit de la Croix le corps de Jésus. Ô Vierge sainte ! Vous avez avec tant d'amour livré au monde votre Fils pour notre salut, le monde vous le rend mais en quel état ? Il a perdu tout de sa beauté, il est le défiguré. Combien de glaives, dit S. Bonaventure, vinrent frapper l'âme de cette divine Mère, quand on lui présenta son Fils descendu de la Croix. Marie serre dans ses bras le corps de Jésus, considère ses plaies, et lui dit : mon Fils, à quel état vous a réduit l'amour que vous avez eu pour les hommes ! Mais quel mal leur aviez-vous fait, pour qu'ils vous maltraitassent de la sorte ? Si Marie était encore susceptible de douleur, que nous dirait-elle ? Quelle peine aurait-elle en voyant que les hommes, après la mort de son Fils, continuent de le déchirer et à le crucifier par leurs péchés ? Ne tourmentons donc plus cette Mère affligée ; si par le passé nous l'avons aussi désolée par nos fautes, faisons maintenant ce qu'elle nous dit : revenez, pécheurs, au Cœur de Jésus ; revenez-y avec une véritable douleur de vos fautes, et il vous recevra. Marie ferma les yeux à son Fils, après qu'on l'eut descendu de la Croix ; mais elle ne put plier ses bras, pour les croiser sur sa poitrine ; le Seigneur voulait nous faire entendre par là que ses bras restaient ouverts, pour recevoir tous les pécheurs contrits qui retournaient à lui. Ô monde ! C'est Marie qui parle : maintenant que mon fils est mort pour te sauver, il est temps d'aimer celui qui a voulu tant souffrir pour l'amour de toi (Ex. S Bern.8.19.Ser. de Pas.) puisque mon fils a voulu qu'on lui ouvrit le côté pour te donner son cœur, il faut aussi, ô homme, que par un juste retour tu lui donnes le tien. Si vous voulez, enfants de Marie, trouver infailliblement place dans le Cœur de Jésus, allez-y avec Marie, et elle vous obtiendra cette grâce.

EXEMPLE

Un pauvre pêcheur, entre autres crimes, avait tué son père et un de ses frères, et errait par le monde. Ce malheureux ayant un jour entendu prêcher sur la divine Miséricorde, alla se confesser au prédicateur. Celui-ci le, après avoir entendu ses forfaits, l'envoya à un autel de Notre Dame des Douleurs, afin de qu'il la pria de lui obtenir la douleur et le pardon de ses péchés. Le pécheur y va, commença à prier, et y expire. Le lendemain le prêtre recommandant au peuple de prier pour ce défunt, on vit voler dans l'église une colombe qui laissa tomber un billet. On le prit et on y trouva ces paroles: l'âme du défunt fut à peine sortie de son corps, qu'elle alla droit en paradis. Et vous, continuer à prêcher l'infinie Miséricorde du Seigneur.

PRIÈRE
Ô

Vierge affligée, ô âme grande en vertus comme en douleurs ! puisque les unes et les autres naissent de ce grand incendie d'amour, dont vous êtes embrasée pour Dieu, le seul amour de votre cœur, ma Mère, ayez pitié de moi qui n'est pas aimé Dieu et qui l'ai tant offensé. Vos douleurs, il est vrai, m'assurent du pardon ; mais ce n'est pas assez, je veux aimer mon Dieu ; qui pourrait m'obtenir cette grâce, si ce n'est vous qui êtes la Mère du saint Amour ? Marie, vous consolez tout le monde, consolez-moi donc aussi.

Ainsi soit-il.

 

SEPTIÈME DOULEUR

JÉSUS EST MIS AU TOMBEAU

 

Q

uand une mère se trouve présente au supplice et à la mort de son fils, elle ressent et souffre toutes les peines de ce fils. Mais quand après sa mort on va l'ensevelir, et que cette mère affligée est sur le point de se séparer de lui, la pensée qu'elle ne le reverra jamais plus, est pour elle une douleur qui l'emporte sur toutes les autres douleurs. Tel est le dernier glaive que nous allons considérer aujourd'hui, et qui perça le Cœur de Marie, quand après avoir assisté Jésus sur la Croix, après l'avoir embrassé, lorsqu'il fut mort, elle dut enfin le laisser dans le sépulcre, pour ne jouir jamais plus de son aimable présence.

Mon Cher Fils, lui dit Marie, toutes vos bonnes qualités, votre beauté, vos vertus, vos manières toutes aimables, toutes les marques d'amour spécial que vous m'avez données, les faveurs singulières que j'ai reçues de vous, tout s'est changé en autant de traits de douleur ; car plus j'avais été embrasée d'amour pour vous, plus je ressens maintenant la peine de vous avoir perdu. Mon Fils bien-aimé, en vous perdant, j'ai tout perdu. C'est ainsi que S. Bernard la fait parler.

Marie se consumait de douleur en tenant son Fils entre ses bras : les disciples craignant que cette pauvre Mère n'expirât, se hâtèrent de le dérober à sa sensibilité pour l'ensevelir. Ils l'enlevèrent d'entre ses bras, et après l'avoir embaumé avec des aromates, ils l'enveloppèrent dans un linceul, où le Seigneur voulu laisser au monde l'impression de son visage, comme on le voit aujourd'hui à Turin. Les disciples le portent sur leurs épaules, les anges accourent du ciel et se rangent à sa suite, les saintes femmes l'accompagnent, ayant au milieu d'eux la Mère affligée. Quand on fut arrivé tout près du tombeau, combien volontiers Marie s'y serait ensevelie toute vivante avec son Fils ! Mais comme la volonté de Dieu n'était pas telle, elle suivit le saint corps de son cher Jésus jusque dans le tombeau, où furent placées, dit Baronius, les clous et la couronne d'épines. Les tourments de Marie redoublèrent quand elle dut sortir du tombeau pour qu'on en fermât l'entrée.

On ferme le sépulcre ; Marie laisse son cœur enseveli avec Jésus, parce que Jésus est tout son trésor : et nous, où ensevelirons-nous le nôtre ? Sera-ce dans la créature ? Dans la frange ? Et pourquoi ne l'ensevelirions-nous pas aussi avec Jésus qui, quoique monté aussi au ciel, a voulu demeurer avec nous, non dans un état de mort, mais vivant, dans le très Saint-Sacrement de nos autels, précisément pour avoir avec soi et posséder nos cœurs ? Marie, avant de s'éloigner du tombeau, le bénit en disant : Ô pierre bienheureuse, qui renferme maintenant Celui que je portai neuf mois dans mon sein, je te bénis et j'envie ton sort ; je te laisse en dépôt ce Fils, qui est tout mon bien et tout mon amour.

Marie, en passant à son retour devant la Croix couverte du sang de Jésus, fut la première à l'adorer : Ô Croix sainte ! s'écria-t-elle, je te baise et t'adore, car tu n'es plus maintenant un bois infâme mais un trône d'amour, un autel de miséricorde, consacré par le sang de l'Agneau de Dieu, qui vient d'y être sacrifié pour le salut du monde. Elle quitte la Croix, et retourne à son logis ; là, dans son affliction, elle rencontre tous les souvenirs de l'admirable vie et de la cruelle mort de son Jésus ; elle se rappelle les baisers et les soins donnés à son Fils dans l'étable de Bethléem, les conversations qu'elle avait eues avec lui dans sa maison de Nazareth, des affections réciproques, les paroles de vie éternelle sorties de sa bouche divine ; elle croit encore voir la scène d'horreur de sa Passion, les clous, les épines, les chaires déchirées de son Fils ; elle considère ses plaies profondes, ses os décharnés, sa bouche ouverte, ses yeux fermés et éteints. Quelle nuit cruelle ! Marie pleurait sans cesse, et avec elle tous ceux qui étaient présents. Et toi, ô mon âme, tu ne pleureras pas ! Adresse-toi à Marie, prie-la de te faire participer à sa douleur ; elle pleure d'amour, et toi, pleure de douleur tes péchés.

EXEMPLE

Un religieux vertueux était tellement tourmenté de scrupules, qu'il était quelquefois sur le point de désespérer ; mais comme il avait une très grande dévotion aux Douleurs de Marie, il recourait toujours à elle dans ses afflictions, et se trouvait soulagé en méditant sur ses douleurs. Arrivé à l'article de la mort, il se sentait plus que jamais agité de ses scrupules, et tenté de désespoir. Marie, touchée de son malheureux état, lui apparut et lui dit : pourquoi mon fils, tant craindre et t'affligé : toi, qui m'as si souvent consolée en compatissant à mes Douleurs ? Jésus m'envoie pour te consoler : rassure-toi, prend confiance, et suis-moi en Paradis. À ces mots, le bon religieux, rempli d'une sainte assurance, expira doucement, et rendit son âme à Dieu.

PRIÈRE
Ô

Mère affligée ! Je ne veux pas vous laisser pleurer seule, je veux unir mes larmes aux vôtres. Je vous demande aujourd'hui la grâce de m'obtenir un souvenir continuel et tendre de la Passion de Jésus et de la vôtre, afin que tous les jours qui me restent à vivre soient employés à pleurer vos Douleurs, ô ma Mère ! Et celles de mon Rédempteur. Ces douleurs, je l'espère, me donneront à l'heure de ma mort assez de confiance et de force, pour ne point désespérer à la vue de mes péchés, et m'obtiendront maintenant le pardon, la persévérance, et enfin le Paradis, où j'espère me réjouir avec vous, de chanter les miséricordes infinies de mon Dieu pendant toute l'éternité. Faites, ô Marie, que mes espérances ne soient pas trompées.

Ainsi soit-il.

 

 

 

 

PDFtélécharger en PDF...